Les courants de l’anarchie brouillés par les tenants d’une unicité centralisée

Anarchisme et anarchie sont sans doute les idées les plus mal représentées des théories politiques. Généralement, ces mots sont utilisés dans le sens de « chaos » ou de « désordre ». Cette diffamation a un parallèle historique. Par exemple, dans les pays qui considéraient que le gouvernement était nécessairement une seule et unique personne (les monarchies), les mots « république » ou « démocratie » ont été utilisés comme synonymes de désordre et de confusion. Ceux qui ont un intérêt capital à préserver leur statut voudront évidemment montrer que l’opposition au système actuel ne peut pas fonctionner en pratique, et qu’une nouvelle forme de société peut uniquement mener au chaos.

« Puisqu'on croyait que le gouvernement était nécessaire et que sans gouvernement il ne pouvait y avoir que désordre et confusion, il était donc naturel et logique que le mot anarchie, qui signifie absence de gouvernement, apparaisse comme étant un synonyme d'absence d'ordre1. »

L’anarchisme est une théorie politique qui a pour but de créer l’anarchie, c’est-à-dire l’« absence de maître, de souverain » (Proudhon, 1840). Pourtant, l’anarchisme est une doctrine bien plus subtile et nuancée qu’une simple opposition au pouvoir gouvernemental. Alors que l’on pense souvent que les mots grecs anarchos et anarchia signifient « absence de gouvernement », la signification stricte de l’anarchisme n’est pas simplement « pas de gouvernement ». « An-archie » signifie « sans dirigeant », ou plus généralement, « sans autorité », et c’est dans ce sens que les anarchistes ont utilisé ce mot. L’anarchie désigne la situation d’une société où il n’existe ni autorité, ni pouvoir coercitif, ni domination. L’anarchie peut aussi être expliquée étymologiquement comme le refus de tout principe premier, de toute cause première, et comme une revendication de la multiplicité face à l’unicité. Le regain d’intérêt de ces dernières décennies pour l’anarchisme et ses pratiques ne doit pas induire en erreur.

Contrairement aux autres courants radicaux qui ont jalonné l’histoire des mouvements sociaux depuis le début du vingtième siècle, l’anarchisme possède l’avantage de ne pas se laisser enfermer dans une conception unique du changement social (Manfredonia, 2021). Quelle est la crédibilité d’un courant divisé en multiples fractions, ou n’importe qui peut s’autoproclamer anarchiste ? (Creagh, 1997) L’anarchisme peut prendre de multiples formes. Des anarchistes, constatant qu’anarchie signifié chaos et désordre dans le langage commun ont usé de ruses sémantiques absorbant la matrice initiale de l’anarchisme quitte à glisser vers l’oxymore, citons : « anarchie communiste », « anarcho-syndicalisme », « anarchie individualiste » ou encore « anarcho-capitalisme « . Edouardo Colombo parle de pseudomorphose 2(Colombo, 2006). D’autres ont procédé par des techniques d’effacement du mot « anarchie » capitalisant sur l’imaginaire véhiculé par ce mouvement. Citons « socialisme libertaire » pour les tenants du principe de l’égalité et liberté et « libertarianisme » pour ceux optant pour le principe de liberté se rapprochant de la philosophie libérale.

Le grand récit de l’anarchisme sans classes sociales

L’anarchie « sans autorité » voit son étymologie réécrite afin d’être agrégé à des grands récits : l’anarchisme est réinventé comme mouvement contre la hiérarchie, plutôt que d’être purement anti-gouvernemental ou anti-État3. La hiérarchie est considérée comme la structure organisationnelle qui comporte l’autorité. Cela signifie que les vrais anarchistes sont opposés à toute forme d’organisation hiérarchique, pas seulement l’État. Cette opposition à la hiérarchie inclut toutes les relations autoritaires de type économiques ou sociales, mais aussi celles politiques, en particulier celles associées à la propriété capitaliste et au travail salarié. Les deux grands systèmes élaborés au XIXe siècle que sont le freudisme et le marxisme s’appuient d’ailleurs fondamentalement sur une idée de progrès, cher aux tenants de la modernité. Pourtant l’anarchisme est originellement un anti-marxisme. (Angaut, 2013) Une fois constitué comme mouvement, l’identité de l’anarchisme s’affirme avec les outils conceptuels élaborés au sein de l’Internationale et se définit ainsi un noyau cohérent d’idées et de propositions à partir duquel tout anarchiste se reconnaissait comme tel : la liberté fondée sur l’égalité, le rejet de l’obéissance aussi bien que du commandement, l’abolition de la propriété privée, l’antiparlementarisme, l’action directe, la non-collaboration de classes. Et, comme la question sociale est au centre de tous les régimes hiérarchiques, le changement révolutionnaire de la société devient la finalité explicite et politique de l’anarchisme.

L’individualisme de l’anarchisme anti-état

L’exigence de liberté est première pour l’anarchisme. Comme l’État est la plus haute forme d’autorité, les anarchistes sont anti-État. Avec l’affirmation de la liberté individuelle, l’anarchisme sera la seule doctrine politique (démocratique) à nier la primauté de la loi de la majorité dans l’organisation de la cité. Le nouveau paradigme introduit par l’anarchisme dans la philosophie politique, en refusant le précepte traditionnel de la nécessité d’un droit de juste contrainte dans les mains d’un pouvoir délégué par les dieux ou par les hommes, ouvre un espace public et personnel de liberté. La liberté de chacun s’étend avec la liberté de tous La personne étant un individu social, la liberté des autres accroît l’autonomie des pensées et des décisions prises. Dans ce processus, nous ne pouvons pas oublier la critique qu’ont faite tous les auteurs anarchistes de l’option libérale qui place l’individu libre à l’origine du Contrat social, option qui exige l’aliénation d’une partie de sa liberté.

L’anarchie proudhonienne passée au tamis de la postmodernité

La pensée de Proudhon a été occultée pendant plus d’un siècle, notamment à cause d’une hégémonie marxiste. Il retrouve néanmoins un écho significatif aujourd’hui en raison de la chute du mur de Berlin et de l’Union soviétique qui signent la fin des espoirs concernant un socialisme d’État. L’hégémonie libérale ensuite, qui s’accompagne de sa critique dont on retrouve des éléments fondamentaux dans les théories de Proudhon (Jourdain, 2018). Chez le « père de l’anarchie4 » (Maitron, 1992) tout comme chez Marx, le souci de se démarquer de la tradition utopique5 de son temps est constant. Toute sa doctrine mutuelliste pourrait même être qualifiée sans peine d’anti-utopiste dans la mesure où elle s’affiche explicitement comme une alternative « réaliste ». Qu’il s’agisse des constructions fouriéristes et des autres « faiseurs de systèmes, adeptes du communisme de Cabet ou de l’association à la Louis Blanc », ce que Proudhon leur reproche tout spécialement, c’est leur caractère arbitraire. (Manfredonia, 2006)

« J'avoue que j'aime beaucoup cette évocation deleuzienne de l'anarchie, reprise par Daniel6, qui la présente comme étant : « cette étrange unité qui ne se dit que du multiple » (Colson, 2001). J’aime cette expression parce qu'elle incite à penser, et parce qu'elle évoque plus qu’elle n’enferme dans une définition7. »

Etonnamment peu de réflexions anarchistes explicites sur la culture postmoderne ont été publiées. Tomás Ibañez et Daniel Colson font l’éloge de la théorie du pouvoir de Foucault. Lewis Call suggère que l’anarchisme soit « une philosophie politique qui semble parfaitement adaptée au monde postmoderne » (Call, 2002). Eduardo Colombo parle de « déliquescence théorique (avec ses conséquences pratiques) d’un certain anarchisme dit postmoderne qui se fait inévitable quand il arrive « à s’approprier, intégrer et assimiler à son propre corpus les outils construits par Foucault ». (Colombo, 2006)

  1. Errico Malatesta, L’anarchie, Edition Lux, 1902 ↩︎
  2. mise en place d’un contenu nouveau à l’intérieur d’une forme déjà existante, donnant ainsi l’illusion que la forme première se perpétue alors qu’elle a changé radicalement de nature. ↩︎
  3. https://www.socialisme-libertaire.fr/2017/06/qu-est-ce-que-l-anarchisme.html ↩︎
  4. Popularisé par Piotr Kropotkine en 1883 lors du procès des anarchistes de Lyon ↩︎
  5. Citons : L’Humanisphère : utopie anarchique de Joseph Déjacque (1899), Terre libre de Jean Grave (1908) et Comment nous ferons la révolution d’Émile Pouget et Émile Pataud (1909) ↩︎
  6. référence à Daniel Colson, auteur notamment de Petit Lexique philosophique de l’anarchisme (2001) ↩︎
  7. Tomás Ibañez, Réflexions, approximativement philosophiques, sur l’anarchie, l’anarchisme et le néo-anarchisme, Cedrats, 2011 ↩︎

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