Glissement du vertical à horizontal : la modernité des Lumières a vécu

Bien des penseurs ont cherché à ressaisir l’esprit de la modernité d’une façon synthétique, et l’ont caractérisé, non sans raison, comme une entreprise individuelle et sociale de libération par rapport aux diverses tutelles qui maintenaient l’humanité dans un état d’hétéronomie : la tutelle spirituelle, morale et scientifique de l’Église, la tutelle politique et économique de la monarchie, la tutelle esthétique des Anciens, la tutelle sociale et psychologique de la famille patriarcale, etc. Parti d’Europe occidentale, cet esprit singulier s’exporte au Nouveau Monde (qui déclare peu après, et en toute logique, son indépendance), et depuis peu, avec plus ou moins de bonheur et le plus souvent encore très partiellement, tend à se généraliser à la surface du globe. Cette mondialisation des valeurs de la modernité occidentale est un fait historique.

Ainsi, si la modernité consiste d’une part en une libération de l’individu des tutelles et des dépendances sociales multiformes — en quoi elle sera qualifiée d’individualiste —, elle consiste d’autre part en une libération de l’individu de son propre conditionnement idiosyncrasique — en quoi elle sera qualifiée d’universaliste. Individualisme et universalisme sont les deux caractéristiques fondamentales de la modernité, en tant qu’opération historique de libération sociale et individuelle. La modernité humaniste est une confiance indéfectible en la capacité de l’homme à trouver en lui-même le fondement des normes et des valeurs, ainsi que l’accès aux vérités de ce monde.

Au 18e siècle, l’Europe amorce une hégémonie mondiale. Cet essor inédit est associé aux Lumières. Un mouvement très divers, fédérant des acteurs partageant le refus de l’absolutisme, et le postulat qu’il est possible d’améliorer l’homme. « Il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde (…) puisqu’elle est la plus considérable par ses Lumières. » En écrivant ces lignes dans l’Encyclopédie, ouvrage collectif coordonné par Diderot entre 1751 et 1772, le chevalier Louis de Jaucourt prend acte d’un tournant de l’histoire mondiale. L’Europe, jusqu’ici périphérie de l’Asie, trône désormais au centre.

L’Europe a eu la chance inouïe de conquérir les Amériques. Elle en siphonne les ressources, avec avidité. L’argent des mines péruviennes de la Bolivie permet la monétarisation des économies nationales ; le sucre des Caraïbes et du Brésil nourrit d’énergie immédiatement métabolisable les corps et les esprits. Gonflée à bloc, l’Europe se découvre optimiste. Elle s’étonne des humanités diverses qu’elle croise lors de ses explorations, Amérindiens, Africains, Asiatiques, et discute de leurs mœurs.

Parallèlement aux bouleversements sociaux et économiques, et les précédant même en grande partie, des révolutions politiques vont donner une figure nouvelle à la modernité qui était surtout jusque-là de l’ordre des idées et de la culture. C’est l’avènement de la démocratie et du droit individualiste moderne. Les citoyens américains puis français se dotent d’une Constitution à l’image qu’ils se font de leur liberté : une liberté individuelle.

De la modernité…

Les humanistes des XVIe et XVIIe siècles ont construit une histoire divisée en trois périodes : l’Antiquité, le Moyen Âge et les Temps modernes. En philosophie politique, la modernité commence avec Nicolas Machiavel et Thomas More se différenciant de l’Antiquité sur des conceptions importantes de l’homme et de la société. Thomas Hobbes et de John Locke et tous les premiers penseurs qui ont défendu des idées contractualistes comme base de la société politique ont été vus comme les démolisseurs des piliers traditionnels de la période précédente, de l’époque instituant une « postmédiévalié » qualifiée, par la suite, de moderne.

Les Lumières ont été un des moments fulgurants, des points d’ancrage du processus qui a institué le concept de modernité. La bourgeoisie « éclairée » adhéra aux valeurs universelles, à la croyance en l’unité du genre humain. Elle avait foi en la raison des individus responsables de la liberté, liée inséparablement à la liberté de conscience. Elle crut au progrès futur de l’esprit humain. Mais les révolutions ne se font pas sans le peuple.

Pour la bourgeoisie1, aussi bien girondine que jacobine, une fois la souveraineté théorique du peuple proclamée et ses pouvoirs délégués, la révolution était faite. Il en est de même lors des insurrections, de la Commune et des révolutions du XIXe et XXe siècles (Colombo, 2006). La France a été le laboratoire de la modernité, notamment au travers le rationalisme cartésien (contrat social rousseauiste), de l’individualisme et de l’idéologie du progrès.

Le 18e siècle a marqué la pratique du pouvoir, par l’instauration des grands corps de l’État et la création de la machine administrative. Les Lumières, qui ont vu se densifier des réseaux de penseurs européens soudés par des idées communes, sont-elles mères de l’idée d’Europe ? Le moment de l’Europe advient quand des élites élargies, au-delà de la grande aristocratie et du clergé, ont formulé le sentiment de partager un même espace, sociétal et civilisationnel.

… à la postmodernité

De Jean-François Lyotard à Dany-Robert Dufour, nombreux sont les penseurs à avoir donné leur définition de la postmodernité. Ce qui caractérise la modernité pour Jean-François Lyotard, c’est un emballement du progrès techno-scientifique porté par des « grands récits » englobants, totalisants, censés rendre compte de l’intégralité de l’histoire humaine. Deux « métarécits » ont tout particulièrement permis de légitimer le progrès : celui des Lumières et celui de Hegel avec l’avènement de l’Esprit absolu universel (Lyotard, 1979).

Ce que l’on appelle le postmodernisme, c’est ce courant intellectuel qui remet en question les grandes valeurs modernes : l’universalisme, l’individualisme ou la subjectivité autonome, le progrès, la raison, etc. Dans la postmodernité, le vécu prime la théorie ; l’expérience sur le rationalisme ; le concret sur l’abstraction ; le collectif sur l’individu ; la mosaïque sur l’unicité. La postmodernité est d’abord et surtout glissement du vertical à horizontal, passage de la loi du Père à la loi des Frères (Maffesoli, 2018). Le productivisme du progrès et le désenchantement du monde (Weber, 1905) deviennent des valeurs saturées. La postmodernité se matérialise par une chose publique – une Res publica – dans laquelle l’Etat est gouvernée en fonction du bien du peuple.

L’autonomie individuelle succède une hétéronomie collective. Cette transfiguration du politique s’accompagne d’un changement de cadre comme l’idéal d’un « ajustement en un ensemble fédérateur de ‘nations’ locales liées à un territoire, à une culture et à des modes de vie partagés. » (Maffesoli, 2018) Alors que les derniers râles de la modernité s’essoufflent, la postmodernité babille. La postmodernité substitue un nouveau corpus sociopolitique, elle aide à comprendre les dynamiques socioculturelles des temps postmodernes.

  1. le terme bourgeoisie « désigne, au XIIe siècle essentiellement dans des bourgades et des villes, ceux de leurs habitants qui sont soustraits au régime juridique régissant ordinairement les rapports entre seigneurs et paysans. » Source : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bourgeoisie/ ↩︎

Zeen is a next generation WordPress theme. It’s powerful, beautifully designed and comes with everything you need to engage your visitors and increase conversions.