Le géant technologique fondé par Peter Thiel et dirigé par Alex Karp a publié1 en avril dernier 22 thèses sur l’avenir de l’Amérique.
Pour beaucoup, Palantir Technologies incarne soit un État dans l’État chargé de surveiller les masses, soit, au contraire, le rempart de l’ordre occidental. Pour Peter Thiel, elle représente avant tout la manifestation concrète d’une vision du monde qui remet radicalement en cause les dogmes des Lumières, d’universalisme.
Les philosophes des Lumières ont cherché à élaborer une morale universelle en s'appuyant sur la raison, entendu comme mouvement devant faire face au culte, aux origines et à la condition sociale. Rappelons que l'universalisme peut prendre la forme d'un universalisme religieux (foi comme bénéfice pour l'humanité), d'un universalisme philosophique (émancipation et égalité) et d'un universalisme politique (nature commune des groupes humains).
La modernité est porté par ces deux méta-récits légitimant le progrès. Jean-François Lyotard définissait la modernité comme un « emballement du progrès techno-scientifique porté par des grands récits ». La modernité s'appuie sur le triptyque de l'individualisme (privilégier l'individu sur les groupes sociaux), de la rationalité (systématisation basée sur la raison) et du progressisme (justice sociale, conditions de vie tournées vers le futur). L’avènement de l'esprit absolu, de l'universel de Hegel à permis aux meta-narrations de prendre le pas des histoires globales (marxisme). Le culte de l’homogénéité, de l’égalité, de l’unicité est devenue peu à peu la norme.
L'Ecole de Francfort de première génération (Horkheimer, Adorno, Marcuse) ont montré le paradoxe de la modernité. La technique et la rationalité ne sont jamais neutres. La modernité devient un projet de domination si la technique et la rationalité ne sont pas guidées par une réflexion éthique et politique.
Léo Strauss en différenciant les vagues de la modernité (Hobbes / Locke puis Kant), nous montre que le troisième temps s'organise autour d'une dévalorisation de la vie et de l'existence, de la remise en cause des valeurs traditionnelles (Nietzsche) issue du positivisme (Comte) et de l'historicisme (Hegel).
Contrairement à Peter Thiel, son partenaire et cofondateur de Palantir, qui prône depuis 2009 la séparation de la liberté et de la démocratie, Alex Karp semble rester ostensiblement dans le cadre républicain, sans proposer ni rupture frontale ni écart manifeste par rapport au cadre institutionnel américain. Son projet se présente même comme une « République technologique » – titre de son livre publié en février 2025 – et propose une reformulation interne du pouvoir face aux nouveaux défis du domaine numérique et de la rivalité géopolitique.
La modération apparente du dirigeant d’un géant qui est en train de remodeler en profondeur les relations entre le gouvernement et le pouvoir militaire aux États-Unis. Derrière la rhétorique républicaine se cache une stratégie qui peut se résumer en une seule phrase : transformer l’État en une filiale de sa propre infrastructure numérique, privant ainsi la souveraineté de sa dimension démocratique. En ce sens, le projet de Karp est clairement une forme de post-libéralisme technologique.
Fondée en 2003 grâce à un investissement d’In-Q-Tel – le fonds de capital-risque de la CIA – et développée en collaboration avec ses analystes, Palantir a systématiquement renversé l’équilibre des pouvoirs qui l’avait fait naître. Sa méthode, qu’elle appelle « land and expand » (s’implanter et s’étendre), consiste à pénétrer une organisation par le biais d’un contrat initial modeste (une livre sterling pour le NHS pendant la pandémie), puis à intégrer ses ingénieurs au sein de l’agence cliente, en imposant son « ontologie2 » propriétaire comme structure de données, au point de rendre toute extraction impossible — ce que l’on appelle un « verrouillage fournisseur ».
Alex Karp – titulaire d’un doctorat en philosophie qui a maintes fois affirmé son affinité avec Jürgen Habermas et la pensée de l’École de Francfort – veille à ce que le langage de la démocratie reste accessible à tous. Les initiés y verront une véritable volonté de redéfinir le contenu, c’est-à-dire une volonté de réformer en profondeur le gouvernement américain.
L'Ecole de Francfort, créée dans les années 20, s'est posée comme mouvement fondateur de la théorie critique. L'idée est de ne pas seulement décrire la société mais la transformer en cherchant à émanciper l'être humain des servitudes de la technique et de l'économie. Il s'agit de la première génération. La seconde génération portée par Jürgen Habermas a proposé une bifurcation dans sa tentative de renouveler la théorie critique. Habermas a proposé de placer la communication au coeur de la rationalité afin d'en faire un projet émancipatoire. Il a propose dans sa théorie de l'agir communicationnel de refonder les structures du langage et de la communication entre les individus. Cela passe par un passage de l'agir stratégique (domination, calculs) à l'agir communicationnel (discussion libre) afin de reconstruire un ethos collectif, basé sur le dialogue plutôt que sur la performance technique. Habermas porte également le concept d'espace public où les citoyens débattent des affaires communes dans son éthique de la discussion. La proposition d'Alex Karp ne semble pas aller dans ce sens. Alex Karp souhaitait utilisé les concepts de Habermas vers une proposition autre que celle du philosophe, ce qui provoquait une tension entre les deux intellectuels.
- 1- La Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu son essor possible. L’élite des ingénieurs de la Silicon Valley a l’obligation positive de participer à la défense de la nation.
Alex Karp fait référence à la modernité prométhéenne : "l'homme éduqué peut être maître et dominateur de la nature". Le courant postmodernisme (Lyotard, Maffesoli...) porte la critique de la modernité en rappelant les méfaits de la bonne attitude à adopté pour accéder à une société juste et parfait qui est devenu destructeur et en montrant que les élites gouvernes l'Etat en fonction du bien privé des membres d'une classe unique.
- 2- Nous devons nous rebeller contre la tyrannie des applications. L’iPhone est-il notre plus grande création, voire le couronnement de notre civilisation ? Cet objet a changé nos vies, mais il pourrait désormais limiter et restreindre notre perception du possible.
Max Weber nous rappelle avec le désenchantement du monde que si l'expert ou le savant donnent des faits, ils ne donnent pas le sens. Les normes d'un système d'appartenance propagé par le marketing d'Apple sont incroyables puissances, néanmoins cela rend le monde vide spirituellement, intellectuellement. Mobilisons ici le concept de la cage de fer du sociologue. Il s'agit là d'un monde où la rationalité économique et bureaucratique (normatif) est devenue une prison dont nous ne pouvons plus sortir. La nécessité systémique oblige les citoyens et consommateurs a obéir aux lois du marché sous peine d'être éliminés par le système. L'analyse de l'industrie culturelle d'Adomo et Horkheimer (Ecole de Francfort) montre comme la standardisation a conduit à la désindividuation : la société de consommation, le confort matériel comme prison (Marcuse).
- 3- La messagerie électronique gratuite ne suffit pas. La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et en fait de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’assurer la croissance économique et la sécurité du public.
La désinviudation a analysée par Gilbert Simondon qui a travaillé sur l'individuation en reprenant ce concept à Karl Jung. L'homme ne se construit jamais seul. Il "s'individue" à travers son milieu technique et social. L'individuation est vue comme processus de création de soi, devenir ce que nous sommes.
Bernard Stiegler reprenant également à son compte la notion d'individuation de Simondon pour lutter contre la prolétarisation. Stiegler parlait la perte de trois savoirs : (1) la prolétarisation savoir technique au profit d'une machine ou d'un système technique, en reprenant l'analyse de Marx => bêtise sociale ; (2) la prolétarisation du savoir social avec la standardisation de la vie quotidienne. Nous ne sommes plus des sujets qui choisissent mais des objets que l'on oriente => standardisation ; (3) la prolétarisation du savoir-théoriser (savoir intellectuel, critique, créatif). Les technologies automatisent la pensée, la mémoire, la décision => synchronisation.
Pierre Bourdieu n'a rappelé les dynamiques de pouvoir par la mise en évidence des notions de capital économique (possessions matérielles et monétaires), de capital culturel (bien culturels, connaissances, savoir-faire), de capital social (relations, affiliations) et de capital symbolique (prestige, reconnaissance sociale). Cette structure, cette répartition des formes de capital conduit à l'habitus primaires (intériorisés pendant l'enfance) et secondaires (incorporés au cours de sa vie d'adulte).
- 4- Les limites du soft power, de la rhétorique grandiloquente seule, ont été mises à nu. La capacité des sociétés libres et démocratiques à s’imposer exige davantage qu’un simple appel à la morale. Elle exige du hard power, et le hard power de ce siècle s’appuiera sur les logiciels.
La mondialisation comme concept politique s'est construite sur la vision universaliste, appliquant la même approche presque partout dans le monde. L'ordre post-westphalien a en effet proposé une société unique d'États, régie non pas par la force ou la guerre, mais par des lois et par un accord mutuel visant à faire respecter la loi. Ceci s'est matérialisé après la seconde guerre par des institutions mondiales, mis en place et dirigées par les Occidentaux, plus précisément par les Etats-uniens. Citons l'OMC, le FMI, la Banque mondiale, Forum de Davos. Cette délégation de la conduite des affaires mondiales (mondialisme) s'appuie sur le soft power. Ce concept mis en place par Joseph Nye dans les années 90 a été définie par l'auteur comme "la capacité de séduire, d'attirer". Elle se différencie de la notion de Hard Power qui porte en elle la notion de coercition (ex. force militaire, sanctions financières ou économiques). Nous pouvons considérer les logiciels et les IA comme outils de smart power (équilibre entre hard power et soft power).
- 5- La question n’est pas de savoir si des armes dotées d’intelligence artificielle seront construites ; il s’agit plutôt de savoir qui les construira et dans quel but. Nos adversaires ne s’attarderont pas à se livrer à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications cruciales pour la sécurité militaire et nationale. Ils iront de l’avant.
Le techno-solutionnisme envisage que tous les problèmes de la société peuvent être résolus par des solutions technologiques mises à disposition. On parle ici d'ingénierisation des problématiques sociales, partant de l'idée que tout type de problème sociétal doit et peut être résolu par la technologie.
La STS (Science, Technologie, Societé) est l'étude des sciences comme comme concepts clés :
Constructivisme social : analyser la manière dont les faits scientifiques sont socialement construits et comment un consensus s'établit parmi les scientifiques Suspension du jugement : les chercheurs dans ce domaine étudient pourquoi certaines affirmations scientifiques sont acceptées sans en juger immédiatement la véracité => se concentrer sur les processus et le raisonnement qui sous-tendent le consensus scientifique Interdisciplinarité : pont entre les sciences naturelles et les sciences sociales => examiner comment les connaissances scientifiques interagissent avec les contextes culturels, économiques et politiques.
- 6- Le service national devrait être un devoir universel. En tant que société, nous devrions sérieusement envisager de nous éloigner d’une armée entièrement composée de volontaires et ne mener la prochaine guerre que si tout le monde partage les risques et les coûts.
- 7- Si un marine américain demande un meilleur fusil, nous devrions le fabriquer ; il en va de même pour les logiciels. En tant que pays, nous devrions être capables de poursuivre le débat sur le bien-fondé d’une action militaire à l’étranger tout en restant inébranlables dans notre engagement envers ceux à qui nous avons demandé de se mettre en danger.
- 8- Les fonctionnaires n’ont pas à être nos prêtres. Toute entreprise qui rémunérerait ses employés de la même manière que le gouvernement fédéral rémunère les fonctionnaires aurait du mal à survivre.
- 9- Nous devrions faire preuve de bien plus de bienveillance envers ceux qui se sont engagés dans la vie publique. L’éradication de toute marge de pardon — l’abandon de toute tolérance envers les complexités et les contradictions de la psyché humaine — risque de nous laisser aux commandes avec une galerie de personnages que nous finirons par regretter.
- 10- La psychologisation de la politique moderne nous égare. Ceux qui se tournent vers la scène politique pour nourrir leur âme et leur identité, ceux qui comptent trop sur le fait que leur vie intérieure trouve son expression chez des personnes qu’ils ne rencontreront peut-être jamais, finiront par être déçus.
- 11- Notre société est devenue trop impatiente de précipiter la chute de ses ennemis, et s’en réjouit souvent. La défaite d’un adversaire est un moment où il faut prendre le temps de réfléchir, et non de se réjouir.
- 12- L’ère atomique touche à sa fin. Une ère de dissuasion, l’ère atomique, s’achève, et une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’intelligence artificielle est sur le point de commencer.
- 13- Aucun autre pays dans l’histoire du monde n’a fait progresser les valeurs progressistes autant que celui-ci. Les États-Unis sont loin d’être parfaits. Mais on oublie facilement à quel point ce pays offre davantage d’opportunités à ceux qui ne font pas partie des élites héréditaires que n’importe quelle autre nation de la planète.
- 14- La puissance américaine a rendu possible une paix d’une durée extraordinaire. Trop nombreux sont ceux qui ont oublié, ou qui tiennent peut-être pour acquis, que près d’un siècle d’une certaine forme de paix a régné dans le monde sans conflit militaire entre grandes puissances. Au moins trois générations — des milliards de personnes, leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants — n’ont jamais connu de guerre mondiale.
- 15- La neutralisation de l’Allemagne et du Japon après la guerre doit être annulée. La mise hors d’état de nuire de l’Allemagne a été une correction excessive pour laquelle l’Europe paie aujourd’hui un lourd tribut. Un engagement similaire et hautement théâtral en faveur du pacifisme japonais, s’il est maintenu, menacera également de modifier l’équilibre des pouvoirs en Asie.
- 16- Nous devrions saluer ceux qui tentent de construire là où le marché a failli à son rôle. La culture actuelle se moque presque de l’intérêt de Musk pour les grandes visions, comme si les milliardaires devaient se contenter de s’en tenir à leur rôle, qui est de s’enrichir… Toute curiosité ou tout intérêt sincère pour la valeur de ce qu’il a créé est pour l’essentiel balayé d’un revers de main, ou se cache peut-être derrière un mépris à peine voilé.
- 17- La Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente. De nombreux politiciens à travers les États-Unis ont pour l’essentiel haussé les épaules face à la criminalité violente, abandonnant tout effort sérieux pour s’attaquer au problème ou prendre le moindre risque auprès de leurs électeurs ou de leurs donateurs en proposant des solutions et des expériences dans ce qui devrait être une tentative désespérée pour sauver des vies.
Alex Karp propose une refonte du contrat social soutenu par le scientisme et la rationalisme. La rationalité du modernité est ici poussée par les technologies actuelles, la science étant le but ultime de l'esprit humain. La vision d'Alex Karp semble s'orienter vers un contractualisme absolutiste tel que défini par Hobbes dans le Leviathan. Les citoyens remettent leur pouvoir au monarque absolu, ici les ingénieurs de la Silicon Valley, afin de vivre en paix et de garantir l'ordre social.
- 18- La mise à nu impitoyable de la vie privée des personnalités publiques détourne beaucoup trop de talents de la fonction publique. La sphère publique — et les attaques mesquines et superficielles contre ceux qui osent faire autre chose que s’enrichir — est devenue si impitoyable que la république se retrouve avec une pléthore de personnages inefficaces et vides, dont on pardonnerait l’ambition s’il y avait une véritable conviction qui les animait.
- 19- La prudence dans la vie publique que nous encourageons sans le savoir est corrosive. Ceux qui ne disent rien de répréhensible ne disent souvent pas grand-chose du tout.
- 20- Il faut résister à l’intolérance généralisée envers les croyances religieuses qui règne dans certains cercles. L’intolérance de l’élite envers les croyances religieuses est peut-être l’un des signes les plus révélateurs que son projet politique constitue un mouvement intellectuel moins ouvert que ne le prétendent nombre de ses membres.
- 21- Certaines cultures ont produit des avancées vitales ; d’autres restent dysfonctionnelles et régressives. Toutes les cultures sont désormais égales. La critique et les jugements de valeur sont interdits. Pourtant, ce nouveau dogme occulte le fait que certaines cultures, et même certaines sous-cultures… ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, voire pires, régressives et nuisibles.
- 22- Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. En Amérique, et plus largement en Occident, nous avons, au cours du dernier demi-siècle, résisté à la définition des cultures nationales au nom de l’inclusivité. Mais l’inclusion dans quoi ?
- Publié le 18 avril 2026 sur X, sur le compte officiel de Palantir, afin de résumer l’essentiel de l’ouvrage « The Technological Republic » d’Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska, 2025 https://x.com/PalantirTech/status/2045574398573453312 ↩︎
- Palantir a intégré cette fonctionnalité de couche dans sa plateforme Foundry. L’ontologie permet aux utilisateurs de travailler avec des ensembles de données complexes, où les données ne sont pas considérées comme des tableaux bruts ou des points de données déconnectés, mais comme une couche conceptuelle intégrée qui reflète le fonctionnement de l’entreprise ↩︎

