Alex Karp est coauteur du livre « The Technological Republic, Hard Power, Soft Belief and the Future of the West », publié en 2024. Un extrait de 15 pages est disponible sur le site de Penguin Books.
Géant de la donnée fondé par Peter Thiel et dirigé par Alex Karp a publié1, en avril dernier, vingt-deux thèses sur l’avenir des Etats-Unis. Palantir Technologies développe et commercialise des logiciels utilisaient par la DGSE et DGSI, services de renseignements et de contre-espionnage français.
Pour beaucoup, cette société incarne soit un État dans l’État chargé de surveiller les masses, soit, au contraire, le rempart de l’ordre occidental. Pour Peter Thiel, elle représente avant tout la manifestation concrète d’une vision du monde qui remet radicalement en cause les dogmes des Lumières, d’universalisme.
Fondée en 2003 grâce à un investissement d’In-Q-Tel – le fonds de capital-risque de la CIA – et développée en collaboration avec ses analystes, Palantir a systématiquement renversé l’équilibre des pouvoirs qui l’avait fait naître. Sa méthode, qu’elle appelle « land and expand » (s’implanter et s’étendre), consiste à pénétrer une organisation par le biais d’un contrat initial modeste (une livre sterling pour le NHS pendant la pandémie), puis à intégrer ses ingénieurs au sein de l’agence cliente, en imposant son « ontologie2 » propriétaire comme structure de données, au point de rendre toute extraction impossible — ce que l’on appelle un « verrouillage fournisseur ».
Fondée en 2003 grâce à un investissement d’In-Q-Tel – le fonds de capital-risque de la CIA – et développée en collaboration avec ses analystes, Palantir a systématiquement renversé l’équilibre des pouvoirs qui l’avait fait naître. Sa méthode, qu’elle appelle « land and expand » (s’implanter et s’étendre), consiste à pénétrer une organisation par le biais d’un contrat initial modeste (une livre sterling pour le NHS pendant la pandémie), puis à intégrer ses ingénieurs au sein de l’agence cliente, en imposant son « ontologie2 » propriétaire comme structure de données, au point de rendre toute extraction impossible — ce que l’on appelle un « verrouillage fournisseur ».
Alex Karp – titulaire d’un doctorat en philosophie qui a maintes fois affirmé son affinité avec Jürgen Habermas et la pensée de l’École de Francfort – veille à ce que le langage de la démocratie reste accessible à tous. Les initiés y verront une véritable volonté de redéfinir le contenu, c’est-à-dire une volonté de réformer en profondeur le gouvernement américain.
Contrairement à Peter Thiel, son partenaire et cofondateur de Palantir, qui prône depuis 2009 la séparation de la liberté et de la démocratie, le projet d’Alex Karp se présente même comme une « République technologique » – titre de son livre publié en février 2025 – et propose une reformulation interne du pouvoir face aux nouveaux défis du domaine numérique et de la rivalité géopolitique.
La modération apparente du dirigeant d’un géant qui est en train de remodeler en profondeur les relations entre le gouvernement et le pouvoir militaire aux États-Unis. Derrière la rhétorique républicaine se cache une stratégie qui peut se résumer en une seule phrase : transformer l’État en une filiale de sa propre infrastructure numérique, privant ainsi la souveraineté de sa dimension démocratique.
Fondée en 2003 grâce à un investissement d’In-Q-Tel – le fonds de capital-risque de la CIA – et développée en collaboration avec ses analystes, Palantir a systématiquement renversé l’équilibre des pouvoirs qui l’avait fait naître. Sa méthode, qu’elle appelle « land and expand » (s’implanter et s’étendre), consiste à pénétrer une organisation par le biais d’un contrat initial modeste (une livre sterling pour le NHS pendant la pandémie), puis à intégrer ses ingénieurs au sein de l’agence cliente, en imposant son « ontologie2 » propriétaire comme structure de données, au point de rendre toute extraction impossible — ce que l’on appelle un « verrouillage fournisseur ».
Alex Karp – titulaire d’un doctorat en philosophie qui a maintes fois affirmé son affinité avec Jürgen Habermas et la pensée de l’École de Francfort – veille à ce que le langage de la démocratie reste accessible à tous. Les initiés y verront une véritable volonté de redéfinir le contenu, c’est-à-dire une volonté de réformer en profondeur le gouvernement américain.
Publié le 18 avril 2026 sur X, sur le compte officiel de Palantir, afin de résumer l’essentiel de l’ouvrage « The Technological Republic » d’Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska, 2025 https://x.com/PalantirTech/status/2045574398573453312 ↩︎
- 1- La Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu son essor possible. L’élite des ingénieurs de la Silicon Valley a l’obligation positive de participer à la défense de la nation.
Alex Karp lève ici le mythe fondateur de la Silicon Valley, celui du self-made man et du garage de génie (l'idéologie libertarienne d'un capitalisme de l'innovation né sans l'État). Il rappelle une réalité historique lourde : la Silicon Valley est un produit dérivé du complexe militaro-industriel américain. Dès les années 1950, l'essor de Stanford et des premières entreprises de semi-conducteurs (comme Fairchild) a été entièrement irrigué par les contrats de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), de la NASA et du département de la Défense (DoD). L'électronique de pointe est née pour guider les missiles balistiques et crypter les communications. En parlant de « dette morale », Alex Karp rappelle aux Big Tech que leur immense richesse actuelle n'est pas le fruit d'une pure rationalité économique de marché, mais le résultat d'une exosomatisation (externalisation de fonctions dans des organes artificiels) financée par l'impôt et la souveraineté nationale. Les ingénieurs qui refusent aujourd'hui de collaborer avec le Pentagone sont accusés par Alex Karp d'amnésie historique et de parasitisme.
En affirmant que l'élite des ingénieurs a « l'obligation positive de participer à la défense », Alex Karp opère une glissement scientiste majeur : la direction d'une nation relève désormais de la compétence technique, et non plus de la délibération politique. Il évacue la possibilité que ces outils de surveillance de masse ou de ciblage algorithmique détruisent de l'intérieur les libertés publiques occidentales. C'est la forme ultime du paradigme techno-scientifique : puisque la technique permet l'efficacité absolue, l'utiliser est un devoir moral. Le fait technique engendre le droit moral (ce que la technique permet de faire, le scientisme commande de le faire).
- 2- Nous devons nous rebeller contre la tyrannie des applications. L’iPhone est-il notre plus grande création, voire le couronnement de notre civilisation ? Cet objet a changé nos vies, mais il pourrait désormais limiter et restreindre notre perception du possible.
Alex Karp qualifie l'iPhone de vecteur potentiel de tyrannie et de limitation du possible valide point par point la thèse de la prolétarisation chez Bernard Stiegler. Concept repris à Karl Marx (que le marxisme a fait muté), la prolétarisation n'est pas une condition sociale, mais une perte de savoirs consécutive à leur automatisation dans des machines. L'iPhone est l'artefact ultime de cette dépossession, car il ne prolétarise pas seulement le geste (comme les machines du 19ème siècle), mais l'existence entière. Le constat d'Alex Karp s'articule parfaitement autour des trois pertes théorisées par Bernard Stiegler :
- perte du savoir-vivre : lorsqu'Alex Karp parle de la « tyrannie des applications », il décrit précisément ce que Bernard Stiegler nomme la prolétarisation du consommateur. Les applications (GPS, réseaux sociaux, plateformes de livraison, applications de rencontre) dictent nos comportements quotidiens. L'utilisateur ne vit plus par lui-même, il exécute des protocoles dictés par des algorithmes. Le savoir-vivre est transféré à l'interface ;
- perte du savoir-faire attentionnel : l'appareil capture et segmente l'attention. En déléguant notre mémoire spatiale, notre mémoire cognitive et nos choix à l'objet, l'esprit s'atrophie ;
- perte du savoir-théoriser : l'algorithme anticipe le désir par la recommandation. En éliminent le temps de l'attente, du doute et de la frustration, il élimine la capacité de bifurquer, de penser autrement, de conceptualiser un avenir qui ne soit pas le simple prolongement statistique du passé. C'est la mort de l'individuation psychique.
- 3- La messagerie électronique gratuite ne suffit pas. La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et en fait de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’assurer la croissance économique et la sécurité du public.
Alex Karp formule un constat brutal : une civilisation ne se maintient pas par des gadgets de confort (« la messagerie électronique gratuite »), mais par sa puissance matérielle (« la croissance et la sécurité »). Pour Gilbert Simondon, l’aliénation moderne ne vient pas de la présence des machines, mais du fait que l’homme ne sait pas ce qu’il y a dans la machine. L'utilisateur est réduit à un simple consommateur de fonctions. La « messagerie électronique gratuite » représente l'objet technique dans son état le plus bas pour l’esprit humain : un outil de pure consommation, détaché de toute compréhension de son infrastructure. En transformant la technique en services gratuits et publicitaires, la Silicon Valley a détruit ce milieu associé pour le remplacer par un marché de l'attention. L'utilisateur ne s'individue plus à travers l'outil, il est psychologiquement désindividué par lui : il devient passif, interchangeable, dépendant.
Alex Karp comprend qu'une culture ne se maintient pas par le vide de la consommation passive. Pour qu'un collectif tienne (qu'il y ait individuation collective), il faut un potentiel énergétique, un projet, une tension. La « croissance » et la « sécurité » sont ici présentées comme les seules forces capables de remobiliser l'énergie de la nation. Pour Gilbert Simondon, la technique doit s'élever au niveau de la culture pour libérer l'homme. Or, ce que Alex Karp propose, c'est de sauver la civilisation en subordonnant la culture à l'efficacité brute de l'infrastructure logicielle. Il identifie correctement le premier niveau de désindividuation : celui de la Silicon Valley hédoniste (iPhone, email gratuit) qui atrophie l'esprit des citoyens en les enfermant dans la consommation. Cependant, le remède qu'Alex Karp propose — réorienter l'élite vers l'impératif de la sécurité et de la croissance par le logiciel souverain — ne guérit pas la désindividuation. Il propose de passer d'une désindividuation par le divertissement à une désindividuation par la fonctionnalité martiale. L'homme n'est plus un consommateur abruti par les applications, il devient un rouage optimisé dans un système cybernétique de défense nationale.
- 4- Les limites du soft power, de la rhétorique grandiloquente seule, ont été mises à nu. La capacité des sociétés libres et démocratiques à s’imposer exige davantage qu’un simple appel à la morale. Elle exige du hard power, et le hard power de ce siècle s’appuiera sur les logiciels.
Alex Karp marque ici l'abandon définitif des illusions libérales de l'après-guerre froide (fin de l'histoire, diplomatie des droits de l'homme) au profit d'un réalisme politique dur. Selon lui, les valeurs morales ne sont plus autosuffisantes : elles doivent être armées. L'affirmation selon laquelle « le hard power de ce siècle s’appuiera sur les logiciels » constitue une formulation limpide de la technocratie contemporaine, comprise non plus comme une simple bureaucratie d'experts, mais comme un instrument de pouvoir souverain mondial.
Rappelons que la technocratie se définit comme le transfert du pouvoir décisionnel des représentants politiques (élus sur la base de choix moraux ou idéologiques) vers les techniciens et les gestionnaires (qui agissent au nom d'une nécessité scientifique ou d'une efficacité mesurable). Alex Karp déclare ainsi que la délibération, l'éthique et le droit international sont disqualifiés face à la dureté du réel. Alex Karp propose de mettre à la place de la morale une idéologie de la compétence pure.
Si l'on reprend la célèbre définition de Max Weber, l'État se caractérise par le monopole de la violence physique légitime. Alex Karp réactualise cette thèse pour l'ère numérique : le hard power moderne, c'est l'infrastructure logicielle. Contrairement aux armes traditionnelles (chars, avions) qui sont visibles et géographiquement situées, le logiciel opère partout et de manière continue (surveillance de masse, cyberguerre, analyse prédictive des flux financiers ou militaires). Dans une technocratie logicielle, l'instrument de pouvoir est si complexe qu'il échappe totalement au contrôle des élus politiques. Ils sont obligés de s'en remettre aveuglément à l'avis des ingénieurs et de l'entreprise privée
- 5- La question n’est pas de savoir si des armes dotées d’intelligence artificielle seront construites ; il s’agit plutôt de savoir qui les construira et dans quel but. Nos adversaires ne s’attarderont pas à se livrer à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications cruciales pour la sécurité militaire et nationale. Ils iront de l’avant.
Le techno-solutionnisme (réductionnisme technologique) postule que face à un problème complexe (ici, la rivalité géopolitique mondiale), la seule réponse possible est une surenchère technique (le développement de l'IA militaire). Alex Karp utilise un argumentaire classique basé sur l'inéluctabilité (« ils iront de l'avant ») pour disqualifier la réflexion éthique (« débats théâtraux »).
Alex Karp applique la logique du dilemme du prisonnier. Puisque l'adversaire va tricher ou accélérer, nous sommes condamnés à faire de même. La technique dicte sa propre temporalité : il faut courir parce que le système court. Le techno-solutionnisme souffre d'un biais cognitif majeur : il est persuadé que l'on peut anticiper et contrôler les effets d'une solution technique. Alex Karp sous-entend que concevoir ces armes en premier permettra de garantir « la sécurité nationale ». En introduisant des systèmes d'armes létales autonomes (SALA) ou des IA de commandement stratégique, on modifie la nature même de la guerre. Les algorithmes réagissent à des vitesses millisecondes, bien au-delà de la capacité de réflexion humaine. Chez Alex Karp, l'IA militaire est présentée comme la réponse unique et définitive à une crise géopolitique dont les causes profondes sont pourtant historiques, territoriales, idéologiques et humaines.
Cette proposition d'Alex Karp montre comment le techno-solutionnisme sert d'alibi idéologique pour verrouiller la cage d'acier contemporaine. En interdisant le débat moral au nom de l'urgence stratégique, Alex Karp demande aux démocraties de renoncer à ce qui fait leur spécificité — la délibération, le droit, l'éthique de responsabilité — pour adopter la logique purement mécanique de la machine. C'est le triomphe de la technique non plus comme moyen de défendre une civilisation, mais comme force autonome qui s'est définitivement substituée à elle.
- 6- Le service national devrait être un devoir universel. En tant que société, nous devrions sérieusement envisager de nous éloigner d’une armée entièrement composée de volontaires et ne mener la prochaine guerre que si tout le monde partage les risques et les coûts.
- 7- Si un marine américain demande un meilleur fusil, nous devrions le fabriquer ; il en va de même pour les logiciels. En tant que pays, nous devrions être capables de poursuivre le débat sur le bien-fondé d’une action militaire à l’étranger tout en restant inébranlables dans notre engagement envers ceux à qui nous avons demandé de se mettre en danger.
L’analyse de cette section sous le prisme du conséquentialisme et de l’utilitarisme de Jeremy Bentham révèle une application rigoureuse de la rationalité calculante. Alex Karp y développe un argument de réduction des peines et d'optimisation des moyens qui s'inscrit parfaitement dans la pensée benthamienne, tout en butant sur le grand écueil de cette doctrine : le calcul de l'utilité globale. Dans la logique de Bentham, l'outil en soi n'a pas de valeur morale intrinsèque. Un algorithme de ciblage militaire n'est ni bon ni mauvais ; sa valeur morale dépend exclusivement de ses conséquences. S'il rend la guerre plus courte, plus précise, et s'il épargne les vies de ses propres troupes, son utilité est positive.
Cette section du manifeste illustre la tentative d'Alex Karp de moraliser l'industrie de la défense par le biais du calcul conséquentialiste. Il évacue l'éthique de conviction (qui refuserait de fabriquer des armes par principe) pour imposer une éthique de l'efficacité et de la protection sectorielle. Sous l'angle utilitariste, le logiciel de Palantir est présenté comme le summum de la raison instrumentale : un dispositif technique conçu pour optimiser les chances de survie des troupes occidentales. Cependant, en réduisant la question de l'armement à un problème logistique de réduction des risques pour ses propres forces, Alex Karp valide la transformation de la guerre en une simple opération de gestion de données, où l'on cherche à maximiser le rendement du capital humain national au détriment du reste du monde.
- 8- Les fonctionnaires n’ont pas à être nos prêtres. Toute entreprise qui rémunérerait ses employés de la même manière que le gouvernement fédéral rémunère les fonctionnaires aurait du mal à survivre.
- 9- Nous devrions faire preuve de bien plus de bienveillance envers ceux qui se sont engagés dans la vie publique. L’éradication de toute marge de pardon — l’abandon de toute tolérance envers les complexités et les contradictions de la psyché humaine — risque de nous laisser aux commandes avec une galerie de personnages que nous finirons par regretter.
- 10- La psychologisation de la politique moderne nous égare. Ceux qui se tournent vers la scène politique pour nourrir leur âme et leur identité, ceux qui comptent trop sur le fait que leur vie intérieure trouve son expression chez des personnes qu’ils ne rencontreront peut-être jamais, finiront par être déçus.
- 11- Notre société est devenue trop impatiente de précipiter la chute de ses ennemis, et s’en réjouit souvent. La défaite d’un adversaire est un moment où il faut prendre le temps de réfléchir, et non de se réjouir.
- 12- L’ère atomique touche à sa fin. Une ère de dissuasion, l’ère atomique, s’achève, et une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’intelligence artificielle est sur le point de commencer.
- 13- Aucun autre pays dans l’histoire du monde n’a fait progresser les valeurs progressistes autant que celui-ci. Les États-Unis sont loin d’être parfaits. Mais on oublie facilement à quel point ce pays offre davantage d’opportunités à ceux qui ne font pas partie des élites héréditaires que n’importe quelle autre nation de la planète.
Alex Karp lie intimement le succès des États-Unis à la progression des « valeurs progressistes ». Or, une critique rigoureuse de la modernité montre que le progressisme n'est pas une libération de l'homme, mais son arraisonnement par le système technique. Comme l'ont montré Adorno et Horkheimer dans la Dialectique de la Raison (Ecole de Francfort), le progressisme moderne prétend libérer l'individu des traditions, des structures familiales anciennes et des élites héréditaires. Mais en brisant ces solidarités traditionnelles, le progressisme laisse l'individu seul et désarmé face à des structures infiniment plus puissantes : le marché et l'État technocratique. Ce qu'Alex Karp appelle l'opportunité offerte à ceux qui ne font pas partie des élites héréditaires peut être relu comme la création d'un individu interchangeable, déraciné, mobile, libéré de toute attache communautaire ou spirituelle, pour devenir un rouage optimal du capitalisme de données. Le progressisme américain a remplacé l'aristocratie du sang par l'aristocratie de la performance technique et de l'efficacité marchande.
Cette alliance entre progressisme et hard power révèle le vrai visage de la modernité occidentale. Le progressisme n'est pas le contraire de la domination technique ; il en est le carburant idéologique. Pour exporter ou défendre ses « valeurs progressistes », l'Occident se donne le droit moral d'utiliser des outils de surveillance et de guerre algorithmique de masse. La modernité occidentale, portée par l'universalisme américain, ne tolère aucune altérité. Au nom du progrès, elle doit arraisonner la terre entière, détruire les cultures non-alignées sur le modèle de l'efficacité technique, et réduire le monde à un vaste marché fluide sécurisé par des logiciels. C'est ce que Heidegger nommait l'arraisonnement : la transformation de la planète et de l'humanité en un « fonds » disponible et optimisable.
- 14- La puissance américaine a rendu possible une paix d’une durée extraordinaire. Trop nombreux sont ceux qui ont oublié, ou qui tiennent peut-être pour acquis, que près d’un siècle d’une certaine forme de paix a régné dans le monde sans conflit militaire entre grandes puissances. Au moins trois générations — des milliards de personnes, leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants — n’ont jamais connu de guerre mondiale.
Cette affirmation d’Alex Karp repose sur le grand récit légitimateur de l’Occident contemporain : la Pax Americana. Selon cette thèse, l’hégémonie militaire, économique et technologique des États-Unis depuis 1945 aurait agi comme une force de stabilisation globale. L'argument d'Alex Karp souffre d'un biais de perception occidentaliste majeur. Ce qu'il qualifie de « paix » n'est en réalité que l'absence de guerre directe sur le sol des grandes puissances occidentales. La Pax Americana n'a pas supprimé la guerre ; elle l'a exportée dans les Suds globaux. Du Vietnam à l'Irak, de la Libye à l'Afghanistan, en passant par les innombrables coups d'État et guerres par procuration en Afrique et en Amérique latine durant la Guerre froide, la puissance américaine a maintenu son ordre par une violence structurelle et asymétrique. Pour les pays qui ont subi les interventions de l'OTAN ou les ajustements structurels du FMI, la puissance américaine n'est pas synonyme de paix, mais d'un impérialisme total. C'est l'illustration de ce que l'École de Francfort dénonce : la rationalité instrumentale occidentale utilise le droit et les institutions internationales comme des outils de coercition pour maintenir sa domination économique.
Le bloc des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, rejoints par de nouveaux membres comme l'Iran, l'Égypte ou les Émirats arabes unis) représente précisément la révolte historique contre cette Pax Americana et son architecture financière et technologique. Si Alex Karp insiste tant sur le fait que le hard power moderne réside dans le logiciel, c'est parce qu'il sait que la domination occidentale a longtemps reposé sur le monopole des infrastructures techniques (le dollar, le réseau SWIFT, les serveurs des Big Tech). L'émergence des BRICS+ est une tentative de dé-prolétarisation géopolitique. Ces pays refusent d'être de simples utilisateurs passifs des technologies occidentales (qui s'accompagnent toujours d'une surveillance ou d'un risque de sanctions, comme le gel des avoirs russes). Les BRICS+ opposent à l'universalisme abstrait américain (les « valeurs progressistes » évoquées par Alex Karp) un retour aux souverainetés nationales et aux civilisations singulières. Ils refusent que la modernité soit uniquement dictée par les critères occidentaux d'efficacité et de moralité.
- 15- La neutralisation de l’Allemagne et du Japon après la guerre doit être annulée. La mise hors d’état de nuire de l’Allemagne a été une correction excessive pour laquelle l’Europe paie aujourd’hui un lourd tribut. Un engagement similaire et hautement théâtral en faveur du pacifisme japonais, s’il est maintenu, menacera également de modifier l’équilibre des pouvoirs en Asie.
- 16- Nous devrions saluer ceux qui tentent de construire là où le marché a failli à son rôle. La culture actuelle se moque presque de l’intérêt de Musk pour les grandes visions, comme si les milliardaires devaient se contenter de s’en tenir à leur rôle, qui est de s’enrichir… Toute curiosité ou tout intérêt sincère pour la valeur de ce qu’il a créé est pour l’essentiel balayé d’un revers de main, ou se cache peut-être derrière un mépris à peine voilé.
- 17- La Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente. De nombreux politiciens à travers les États-Unis ont pour l’essentiel haussé les épaules face à la criminalité violente, abandonnant tout effort sérieux pour s’attaquer au problème ou prendre le moindre risque auprès de leurs électeurs ou de leurs donateurs en proposant des solutions et des expériences dans ce qui devrait être une tentative désespérée pour sauver des vies.
Alex Karp propose une critique radicale de l'impuissance étatique réactive directement la philosophie politique de Thomas Hobbes et sa théorie du Léviathan. Alex Karp n'appelle rien de moins qu'à une refondation cybernétique du souverain hobbesien. Chez Hobbes, les hommes s'arrachent à l'état de nature — qui est un état de guerre permanente de chacun contre chacun, où la vie est « solitaire, indigente, quasi-animale, brute et courte » — en abandonnant leur liberté individuelle à un Souverain absolu (le Léviathan). En échange de cette soumission, le Léviathan n'a qu'une seule et unique obligation : garantir la sécurité physique de ses sujets.
Quand Alex Karp affirme que les politiciens ont abandonné tout effort sérieux pour s'attaquer au problème, il décrit, au sens hobbesien strict, une faillite du Souverain. Si l'État ne protège plus les citoyens contre la mort violente dans les rues, le contrat social est rompu. Pour Hobbes, un souverain qui perd la capacité de protéger ses sujets perd instantanément sa légitimité. Les citoyens retrouvent alors leur droit naturel à se défendre par tous les moyens. L'angoisse de Alex Karp est celle de Hobbes : le retour rampant à l'état de nature provoqué par la lâcheté des gouvernants face à la criminalité. Puisque les politiciens traditionnels sont impuissants, c'est à la Silicon Valley (et à des entreprises comme Palantir) de proposer des solutions et des expériences. Le danger de ce nouveau Léviathan algorithmique est qu'il échappe par définition à la responsabilité démocratique. Le citoyen de Hobbes pouvait au moins identifier le monarque ; le citoyen d'Alex Karp est soumis à une boîte noire logicielle dont les critères de surveillance et de ciblage restent secrets.
- 18- La mise à nu impitoyable de la vie privée des personnalités publiques détourne beaucoup trop de talents de la fonction publique. La sphère publique — et les attaques mesquines et superficielles contre ceux qui osent faire autre chose que s’enrichir — est devenue si impitoyable que la république se retrouve avec une pléthore de personnages inefficaces et vides, dont on pardonnerait l’ambition s’il y avait une véritable conviction qui les animait.
- 19- La prudence dans la vie publique que nous encourageons sans le savoir est corrosive. Ceux qui ne disent rien de répréhensible ne disent souvent pas grand-chose du tout.
Alex Karp s'attaque à la culture du consensus, au conformisme linguistique et à la bien-pensance qui paralysent l'expression publique (ce que l'on qualifie souvent aujourd'hui de politiquement correct ou de cancel culture). Pour lui, cette quête de la neutralité absolue est une lâcheté intellectuelle qui vide le débat de toute substance.
Ce paragraphe montre comment Karp tente de débloquer les verrous éthiques de la modernité tardive. Dans la cage d'acier contemporaine, le principal frein à l'efficacité techno-industrielle est la bureaucratie du langage et la recherche permanente du consensus (la prudence corrosive). En appelant à dépasser la peur de dire des choses « répréhensibles », Karp demande de subordonner la morale publique à l'impératif stratégique. Pour lui, la véritable responsabilité politique d'aujourd'hui ne consiste plus à peser prudemment chaque mot, mais à assumer la dureté de la techno-science et de la guerre des données, dussent-elles heurter les convictions de ceux qui préfèrent le silence confortable à la complexité du monde.
- 20- Il faut résister à l’intolérance généralisée envers les croyances religieuses qui règne dans certains cercles. L’intolérance de l’élite envers les croyances religieuses est peut-être l’un des signes les plus révélateurs que son projet politique constitue un mouvement intellectuel moins ouvert que ne le prétendent nombre de ses membres.
- 21- Certaines cultures ont produit des avancées vitales ; d’autres restent dysfonctionnelles et régressives. Toutes les cultures sont désormais égales. La critique et les jugements de valeur sont interdits. Pourtant, ce nouveau dogme occulte le fait que certaines cultures, et même certaines sous-cultures… ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, voire pires, régressives et nuisibles.
- 22- Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. En Amérique, et plus largement en Occident, nous avons, au cours du dernier demi-siècle, résisté à la définition des cultures nationales au nom de l’inclusivité. Mais l’inclusion dans quoi ?
- Publié le 18 avril 2026 sur X, sur le compte officiel de Palantir, afin de résumer l’essentiel de l’ouvrage « The Technological Republic » d’Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska, 2025 https://x.com/PalantirTech/status/2045574398573453312 ↩︎
- Palantir a intégré cette fonctionnalité de couche dans sa plateforme Foundry. L’ontologie permet aux utilisateurs de travailler avec des ensembles de données complexes, où les données ne sont pas considérées comme des tableaux bruts ou des points de données déconnectés, mais comme une couche conceptuelle intégrée qui reflète le fonctionnement de l’entreprise ↩︎
- Palantir a intégré cette fonctionnalité de couche dans sa plateforme Foundry. L’ontologie permet aux utilisateurs de travailler avec des ensembles de données complexes, où les données ne sont pas considérées comme des tableaux bruts ou des points de données déconnectés, mais comme une couche conceptuelle intégrée qui reflète le fonctionnement de l’entreprise ↩︎
- Palantir a intégré cette fonctionnalité de couche dans sa plateforme Foundry. L’ontologie permet aux utilisateurs de travailler avec des ensembles de données complexes, où les données ne sont pas considérées comme des tableaux bruts ou des points de données déconnectés, mais comme une couche conceptuelle intégrée qui reflète le fonctionnement de l’entreprise ↩︎

