David BECK analyzes technological issues from a political, economic and societal perspective.

La notion de souveraineté à l’ère du cyberespace

David BECK Academic - Geo economics & Tech

Le cyberespace est un terme popularisé par William Gibson, écrivain de science-fiction américain dans son roman Neuromancien (1984). Gibson présente le cyberespace (aussi nommé « the Matrix ») comme une « hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques… Une représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain ». Sa définition a ensuite été souvent reprise dans les années 1990 pour désigner l’espace Internet.

Cyberespace : à la fois l’interconnexion mondiale d’équipements et l’espace qu’il génère

Il s’agit d’ensemble de réseaux interconnectés d’ordinateurs – et de plus en plus d’objets mobiles (téléphones, tablettes et bientôt réfrigérateurs, bracelets, chaussures de sport…) –, de réseaux humains, de flux de données ; un espace d’information et d’échanges déterritorialisés.

Le cyberespace se compose de quatre couches :

  • la couche physique composée des câbles sous-marins et terrestres, voire dans l’espace extra-atmosphérique pour les satellites. Il s’agit d’infrastructure physique de l’Internet qui a été conçue dans un esprit d’ouverture et de circulation maximale de l’information, sans aucune sécurité intégrée.
  • la couche logique : cette couche assure la transmission des données entre deux points du réseau grâce à l’utilisation du protocole Internet TCP/IP. Ce protocole est un langage commun qui permet à tous les ordinateurs du monde de communiquer entre eux.
    • le routage (chemins empruntés) : choix de la route par laquelle voyagent des paquets de données entre deux réseaux
    • le nommage (noms de domaines) : noms identifiant les éléments du réseau ou les utilisateurs
    • l’adressage (adresses IP) : qui transforme les séries de chiffres représentant les adresses en mots intelligibles pour les utilisateurs
  • la couche composée des applications : ce sont les programmes informatiques conviviaux permettant d’utiliser l’Internet sans rien connaître à la programmation informatique;
    • web, e-mails, réseaux sociaux, moteurs de recherche…
    • stockées sur des serveurs gérés par des acteurs privés ou publics
  • la couche de l’information et de l’interaction sociale (cognitive ou sémantique) : il s’agit de l’information des utilisateurs, des discussions et des échanges en temps réel à travers le monde, sans sécurité intégrée.

Cyberespace et souveraineté numérique

La transformation numérique touche tous les pans de la société et a donné naissance à un nouvel espace de communication et de partage d’informations : le cyberespace. Il a pour caractéristique de s’affranchir des frontières traditionnelles entre Etats – qu’elles soient territoriales ou politiques – et renverse la notion d’espace-temps. Le cyberespace est devenu un espace de lutte et de rapports de force. Les plateformes numériques s’appuient sur des technologies et une logique organisatrice fondée sur une ré-intermédiation, une donnée-ification, transformant les utilisateurs en agents de production et de consommation.

Numérique : orienter les trajectoires

L’indépendance d’un Etat se construit autour de quatre piliers : la population, les territoires, la puissance et la légitimité politique. Transposons à l’espace numérique ces concepts.

La population – les données exposées sont le reflet des biens et des personnes dans l’espace numérique. Ces données sont captées par des outils que nous utilisons. La contrepartie des services dont nous bénéficions sans payer en numéraire est réalisé en numérique, en données.

Le territoire – on entend beaucoup dire que le numérique a aboli le territoire, qu’il n’y a plus de frontières avec les notions d’informatique en nuage (cloud computing). Les données sont sur terre, sur un territoire où des lois s’appliquent.

La puissance – dans le monde physique, la notion de puissance qualifie la puissance économique, la puissance militaire, la puissance culturelle. Dans le monde numérique, la puissance est représentée par les capacités de calcul et de stockage des infrastructures. Cela comprend également les personnes qui savent concevoir et faire fonctionner les outils numériques.

La légitimité politique – les Etats se sont construits autour de l’élection et de l’adhésion. Dans le numérique, l’adhésion est matérialisée par l’acceptation de « cookies » et de conditions générales d’utilisation. Ces formalités de consentement peuvent s’apparenter à une forme de soumission volontaire.

Technologie et capitalisme de plateforme

L’émergence de plateformes multinationales organisant l’interaction d’une multiplicité d’entreprises et de consommateurs donnent un élan sans précédent à la construction d’un nouvel éco-système animé par un flux constant d’innovations sur l’information. L’Age du Capitalisme de Surveillance (1999) de Shoshana Zuboff décrit comment des entreprises technologiques mondiales telles que Google et Facebook nous ont persuadés de renoncer à notre vie privée au nom de la commodité ; comment les informations personnelles (données) recueillies par ces entreprises ont été utilisées par d’autres non seulement pour prédire notre comportement, mais aussi pour l’influencer et le modifier ; et comment cela a eu des conséquences désastreuses pour la démocratie et la liberté. Shoshana Zuboff définit le « capitalisme de surveillance » comme un « nouvel ordre économique » et « une expropriation des droits de l’homme essentiels qui est mieux comprise comme un coup d’État venu d’en haut ».

Différents types de plateformes peuvent coexister et délimiter des reconfigurations contrastées du monde moderne : un capitalisme de plateforme dirigé par le marché aux États-Unis, une société de contrôle panoptique en Chine, alors qu’idéalement l’Union européenne vise à convertir l’information en un bien commun mondial, surveillé par les citoyens.

Bien avant l’émergence d’Internet, tout ce qui pouvait être traduit en information le serait – échanges, événements, objets – et que les flux de données ont été utilisés partout où c’était possible à des fins de surveillance et de contrôle. La révolution numérique s’est transformée en une mutation dévoyée marquée par des concentrations de richesse, de savoir et de pouvoir sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Google a admis scanner les correspondances privées sur son réseau Gmail à la recherche d’informations personnelles. Le modèle d’entreprise de Facebook a été basé sur la capture et l’accès aux informations personnelles. Les big techs vendent des certitudes à des clients commerciaux qui aimeraient savoir avec certitude ce que nous faisons. Elles veulent savoir quel est le maximum qu’elles peuvent obtenir de nous lors d’un échange. Il s’agit d’un mouvement fondé sur des algorithmes prédictifs, des calculs mathématiques du comportement humain, des techniques de reconnaissance automatique des émotions. Ces entreprises veulent savoir comment nous allons nous comporter afin de savoir comment intervenir au mieux sur notre comportement. La meilleure façon de rendre les prédictions désirables pour leurs clients est de veiller à ce qu’elles se réalisent. Il s’agit d’une modification du comportement. En 2012 et 2013, Facebook a mené des expériences de contagion à grande échelle pour voir s’ils pouvaient affecter les émotions et les comportements dans le monde réel, sans que les utilisateurs en soient conscients. Certains ont également proposé que l’architecture de choix – les “nudges” et les “coaxes” – puisse être bénéfique pour la société, à condition d’être utilisée à bon escient. Les économistes comportementaux ont légitimé le nudge. Ces entreprises revendiquent l’expérience humaine comme matière première destinée à être traduite en données comportementales.

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