Travail et automatisation : tout ce qui est prolétarisé sera automatisé

Il y a eu trois vagues d’automatisation : celle du XIXe siècle, qui est l’origine de la révolution industrielle, la deuxième qui est taylorienne, qui a besoin de beaucoup de main-d’œuvre, et la troisième qui est celle de l’IA : la révolution algorithmique. Dans ce processus, l’emploi hautement prolétarisé apparaît au XXe siècle. Aujourd’hui, les gens sont prolétarisés : ils sont employés et servent un système. Ils ne commandent pas le système, ils servent le système.

L’une des questions les plus structurantes de l’économie contemporaine est celle des rapports entre progrès technique, travail et emploi. Loin d’être une préoccupation neuve, cette question traverse l’histoire de la pensée économique depuis au moins deux siècles, convoquant des figures intellectuelles majeures dont les apports sont loin d’être épuisés. Ce que les débats contemporains autour de l’intelligence artificielle révèlent, c’est moins l’irruption d’un phénomène radicalement inédit que la résurgence, dans un contexte technologique transformé, de tensions conceptuelles que des penseurs avaient anticipées ou théorisées avec une profondeur remarquable.

Schumpeter et la destruction créatrice : un paradigme à l’épreuve

Joseph Schumpeter occupe une place centrale dans cette constellation intellectuelle. Il est, selon Bernard Stiegler, « le grand penseur de l’économie du XXe siècle », et son rapport à Karl Marx est immédiatement éclairant. Là où Marx annonçait que le capitalisme s’effondrerait inévitablement par la baisse tendancielle du taux de profit, Schumpeter oppose une thèse radicalement différente : le capitalisme ne s’effondre pas, il se régénère en permanence par l’innovation. Ce qui permet à Schumpeter de construire sa théorie, c’est l’observation directe d’un phénomène historique précis : Henry Ford. Dans le cadre méthodologique hérité de Max Weber (celui de l’idéal-type), Ford incarne ce que sera le capitalisme du XXe siècle : un système qui intègre structurellement l’innovation technologique, en l’occurrence le taylorisme, comme mode d’organisation de la production. Dès lors, la valeur n’est pas détruite par la concurrence ou érodée par la baisse des profits, elle est sans cesse recréée par le dynamisme de l’innovation. C’est le coeur de ce que Schumpeter théorise sous le nom de « destruction créatrice » : les formes économiques anciennes sont balayées par les formes nouvelles, mais ce mouvement de destruction est aussi, et surtout, un mouvement de création.

Ce paradigme schumpétérien ne tient pas seul, cependant. Il ne devient pleinement opératoire que couplé à une autre grande révolution intellectuelle et politique de la même époque : le keynésianisme. Car le modèle de croissance qui caractérise le capitalisme consumériste du XXe siècle (l’American Way of Life) repose sur une double garantie. D’un côté, la protection de l’emploi, qui assure aux travailleurs une stabilité et un pouvoir d’achat ; de l’autre, la garantie faite aux investisseurs que leurs productions trouveront preneurs, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de surproduction. Ce second élément n’est pas anodin : il s’inscrit directement dans la mémoire de la crise de 1929, qui était précisément une crise de surproduction. C’est à partir de 1933, avec le New Deal de Roosevelt et les politiques de redistribution qu’il inaugure, que cet équilibre se constitue, d’abord américain, puis européen, puis mondial. Dans cet équilibre, les gains de productivité issus de l’innovation sont en partie redistribués via l’emploi. L’emploi devient ainsi le vecteur central d’intégration sociale et de redistribution économique.

Le travail, au sens plein du terme, n’est pas l’emploi. L’emploi est une forme institutionnelle historiquement déterminée par laquelle le travail est rémunéré et organisé dans le cadre du salariat. Mais le travail lui-même est quelque chose de plus large, de plus fondamental : c’est la capacité humaine à produire de l’imprévu, à désautomatiser un processus, à mobiliser un savoir pour créer quelque chose de nouveau. C’est précisément ce que pointe Adam Smith — premier à avoir théorisé, avant même Marx, le phénomène de la prolétarisation — lorsqu’il observe que la division du travail à l’extrême prive l’ouvrier de toute initiative et de tout savoir propre, le réduisant à un rouage interchangeable.

Les limites entropiques du modèle schumpétérien

La première limite sérieuse au paradigme schumpétérien est formulée en 1971 par Nicholas Georgescu-Roegen, mathématicien roumain qui fut l’assistant de Schumpeter lui-même. La convergence de dates n’est pas fortuite : 1971 est aussi l’année où le MIT publie le rapport Meadows. Nicholas Georgescu-Roegen formule alors une critique de fond du modèle schumpétérien : ce modèle est bâti sur un présupposé newtonien, c’est-à-dire sur l’idée que l’univers est infini et que les ressources peuvent être continuellement mobilisées et transformées. Or, depuis le XIXe siècle, la physique a profondément évolué : nous ne sommes plus dans la mécanique classique de Newton, mais dans la thermodynamique de Boltzmann, c’est-à-dire dans un univers régi par l’entropie.

L’entropie – notion centrale que Bernard Stiegler mobilise constamment – désigne le processus de dissipation de l’énergie et de dégradation des systèmes : c’est « ce qui fait mourir le vivant ». Appliquer ce concept à l’économie, c’est reconnaître que toute production consomme des ressources irréversiblement, que la croissance indéfinie se heurte à des limites physiques réelles, et que le modèle schumpétérien, en ignorant ces contraintes, est fondamentalement incomplet.

Nicholas Georgescu-Roegen construit sa révision du schumpétérisme en s’appuyant sur les travaux d’Alfred Lotka, mathématicien américain d’origine européenne. Dès 1922, Alfred Lotka publie un texte majeur sur le rôle de l’entropie dans la vie en général, appliquant les mathématiques à la biologie. En 1945, il formule une thèse d’une portée considérable : l’être humain est fondamentalement différent des autres êtres vivants parce qu’il est exosomatique — c’est-à-dire qu’il produit des organes artificiels, des prothèses, des outils, des technologies. L’homme ne se contente pas d’adapter son corps biologique à son environnement. Il crée des prolongements artificiels de son corps pour agir sur le monde. C’est à partir de cette thèse que Nicholas Georgescu-Roegen conclut qu’il faut repenser toute l’économie depuis ce point de vue : une économie qui prend en compte la nature exosomatique de l’activité humaine et les contraintes thermodynamiques dans lesquelles elle s’inscrit.

La cybernétique : le travail contre l’entropie

Fondateur de la cybernétique, Norbert Wiener publie un ouvrage dont le titre complet « Cybernétique et société : l’usage humain des êtres humains » dans lequel il souhaite penser les relations entre les êtres humains, les machines et les systèmes d’information non pas de manière purement technique, mais dans leur dimension sociale et éthique. Pour Norbert Wiener, le travail est précisément ce qui permet de lutter contre l’entropie. Ce n’est pas là une métaphore : c’est une définition rigoureuse. Travailler, c’est introduire de l’ordre dans un système qui tend à se désorganiser, c’est produire de la néguentropie – c’est-à-dire l’opposé de l’entropie, le mouvement par lequel un système augmente sa complexité et sa richesse au lieu de les dissiper.

Norbert Wiener formulait, dès le milieu du XXe siècle, une mise en garde que Bernard Stiegler juge toujours d’actualité : « le problème, c’est de maintenir le savoir, sinon nous nous transformons en fourmilière électronique. » La fourmilière électronique est ici la métaphore d’un système parfaitement organisé, parfaitement efficace, mais dans lequel les individus ont perdu toute capacité propre de pensée et d’initiative. Ce que Norbert Wiener désigne par là, c’est le risque d’une prolétarisation généralisée qui ne serait pas seulement économique – perte du savoir-faire ouvrier – mais cognitive : perte de la capacité à penser par soi-même.

La prolétarisation : d’Adam Smith à l’IA

Ce concept de prolétarisation est, dans sa définition la plus précise, un processus par lequel un individu perd le savoir qui lui permettait d’agir de manière autonome et créatrice dans son activité. Ce processus ne se limite pas aux ouvriers : les médecins sont prolétarisés lorsqu’ils suivent des protocoles standardisés sans mobiliser leur jugement clinique propre ; les avocats le sont lorsqu’ils appliquent des formules types sans exercer leur raisonnement juridique ; les enseignants le sont lorsqu’ils délivrent un contenu préformaté sans construire leur propre démarche pédagogique.

Le rapport du MIT et d’Oxford sur l’automatisation indique que tout ce qui est prolétarisé peut être automatisé. Les 47 % d’emplois potentiellement menacés aux Etats-Unis dans les vingt prochaines années ne sont pas des emplois choisis au hasard. Ce sont précisément les emplois dont les tâches ont été standardisées, codifiées, réduites à des séquences répétitives ne requérant aucune capacité de désautomatisation – c’est-à-dire aucune capacité à produire de l’imprévu. L’IA n’est donc pas un agent extérieur qui viendrait menacer le travail humain : elle est le révélateur d’un processus de dépossession du savoir qui avait commencé bien avant elle, avec le taylorisme et la division du travail poussée à son extrême.

La réponse à cette situation n’est donc pas de freiner le progrès technique – ce serait répéter l’erreur des luddistes anglais du début du XIXe siècle, ou de Vespasien interdisant les machines de levage à Rome pour protéger les ouvriers du bâtiment – mais de réinventer les conditions dans lesquelles le savoir humain peut se déployer et être valorisé. C’est là qu’intervient la notion de « déprolétarisation » : redonner aux individus la possibilité de développer des savoirs singuliers, c’est-à-dire des capacités qui ne sont pas réductibles à des algorithmes, parce qu’elles mobilisent une intelligence pratique, contextuelle et créatrice.

La capacitation (capabilities) : une économie du savoir partagé

Amartya Sen – prix Nobel d’économie – a développé, à partir des années 1980, une approche de l’économie du développement fondée non sur la croissance du PIB ou la satisfaction des préférences individuelles, mais sur les « capabilités » — c’est-à-dire les capacités réelles des individus à mener une vie épanouissante. Lors de la grande famine bangladaise de 1973, les habitants du Bangladesh, malgré leur pauvreté extrême, présentaient une espérance de vie supérieure à celle des habitants de Harlem, l’un des quartiers les plus défavorisés de New York. Paradoxe apparent, que Amartya Sen explique par la notion de « décapacitation » : les habitants de Harlem avaient été privés de leurs savoirs alimentaires traditionnels, de leurs capacités à se nourrir correctement, remplacées par des pratiques de consommation industrielle – trop de graisse, trop de sucre – qui détruisaient leur santé malgré une abondance matérielle apparente.

Le problème central n’est pas la richesse matérielle, mais la capacité, le pouvoir réel de faire quelque chose de sa vie, d’exercer ses savoirs, de contribuer à la vie collective. La valeur économique véritable, celle qui produit de la néguentropie, n’est pas la valeur monétaire immédiatement comptabilisable, mais la valeur des savoirs mobilisés et développés. Savoir jouer au football est une valeur. Savoir cuisiner est une valeur. Ces savoirs ne sont pas moins réels parce qu’ils ne sont pas monnayés sur un marché.

La théorie des systèmes : vers de nouvelles architectures de données

Ludwig von Bertalanffy, biologiste autrichien, est le fondateur de la théorie générale des systèmes qui peut être appliquée aux réseaux sociaux et des grandes plateformes numériques. Selon la théorie des systèmes, un système fermé est un système entropique, un système qui tend à se dégrader, à perdre de sa diversité et de sa richesse, à s’appauvrir. C’est exactement ce qu’on peut observer dans le développement du web tel qu’il s’est produit, sous l’impulsion des grandes entreprises de la Silicon Valley. Ce qui aurait pu être un espace ouvert, permettant à chacun de développer et de partager des savoirs singuliers – le web tel que le CERN l’avait conçu, comme un outil d’édition et de partage universel – est devenu un espace de standardisation, de réduction de la variabilité, de production d’entropie linguistique et cognitive.

Frédéric Kaplan, mathématicien polytechnicien, a fourni une analyse précise de ce phénomène qu’il nomme le « capitalisme linguistique » : les moteurs de recherche et les outils de traduction automatisée gagnent de l’argent avec le langage, mais ce faisant, ils réduisent la variabilité des expressions, appauvrissent le vocabulaire effectivement utilisé, et contribuent – comme l’avait pressenti Aristote – à un appauvrissement de la pensée elle-même. L’observation du déclin du QI moyen dans plusieurs pays développés, parallèle à la montée en puissance des algorithmes de traitement du langage, n’est pas une coïncidence. C’est le signe d’un processus de prolétarisation cognitive à l’œuvre à l’échelle sociale.

Vers un revenu contributif : réinventer le travail hors de l’emploi

L’ensemble de ces analyses convergent vers une proposition concrète que Bernard Stiegler avait mis en oeuvre dans le cadre du territoire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis : le revenu contributif. Ce concept, qui n’est pas le revenu universel de base – lequel rémunère l’inactivité – est un revenu conditionnel versé à des individus qui développent leurs capacités de savoir dans tous les domaines, avec pour finalité explicite la production de néguentropie, c’est-à-dire la création de valeur réelle pour la collectivité. Ce revenu serait renouvelable sous condition d’entrée en production dans un emploi, selon un régime analogue à celui des intermittents du spectacle, mais étendu à de nombreux secteurs.

Cette proposition s’inscrit dans une lecture de l’Anthropocène – nom donné à l’ère géologique dans laquelle l’activité humaine est devenue une force de transformation planétaire comparable aux grandes forces géologiques – comme défi économique fondamental. Si l’Anthropocène se caractérise par une augmentation massive du taux d’entropie globale, alors la vraie question économique n’est plus comment produire plus et plus vite, mais comment produire différemment, en valorisant les savoirs qui permettent de lutter contre l’entropie, d’inventer des modes de production moins destructeurs, de construire une économie qui ne détruise pas les conditions de sa propre reproduction.

C’est dans cette perspective que la distinction travail / emploi prend toute sa portée. L’emploi peut régresser – et selon toute probabilité, il régressera dans les décennies à venir, quelle que soit l’amplitude exacte de cette régression. Mais le travail, lui, n’est pas condamné à régresser : il peut au contraire se développer, à condition que les institutions se donnent pour objectif non plus de gérer des employés, mais de former et de soutenir des contributeurs, des individus capables de mobiliser leurs savoirs singuliers pour produire de la valeur dans un monde qui en a un besoin croissant.


Stiegler, « La Société automatique, 1. L’avenir du travail » (2015)

von Bertalanffy, Ludwig « Théorie générale des systèmes » (2012)

Zimmermann, Bénédicte « Amartya K. Sen : l’approche par les capacités », Encyclopédie des ressources humaines, Paris, Vuibert, 2012, p. 1973-1979.