Le travail : de l’aliénation à l’individuation

Si le 18è siècle invente le travail comme catégorie économique abstraite, le 19è siècle en fait un enjeu politique, social et philosophique majeur. C’est le siècle des contradictions profondes : d’un côté, des conditions de travail souvent épouvantables, documentées par des enquêteurs et des médecine. De l’autre, une élaboration philosophique qui magnifie le travail comme activité fondamentalement humaine et potentiellement libératrice. C’est aussi le siècle où naît le droit du travail, non pas comme une évidence, mais comme le résultat de conflits, de résistances et de négociations dont l’histoire est bien plus complexe que le récit habituel ne le laisse entendre.

Les Luddites et la question de la machine

Pour comprendre les tensions du XIXe siècle, il faut partir du mouvement luddite, qui constitue l’une des premières grandes crises de la modernité industrielle. Les Luddites sont des ouvriers textiles anglais qui, au début du XIXe siècle, brisent les machines à tisser mécaniques pour tenter de préserver leur emploi. Le pic de leur action se situe entre 1811 et 1812, avec de grandes manifestations à Nottingham, dans cette région du nord de l’Angleterre où la révolution industrielle bat son plein. Les autorités britanniques soupçonnent d’abord les services secrets napoléoniens d’en être à l’origine, persuadées qu’aucun Anglais ne pourrait contester les bienfaits de la révolution industrielle. Mais le mouvement est bien réel, et il exprime une angoisse authentique : la conviction que les machines détruisent l’emploi des travailleurs qualifiés, que le progrès technique se fait au détriment des hommes.

Grand défenseur de la liberté, révolté contre la politique et la société de son temps, Lord Byron prend leur défense et pointe la violence avec laquelle les forces de l’ordre ont traité ces ouvriers, dont beaucoup seront condamnés à mort pour avoir détruit des machines – une peine d’une sévérité qui dit beaucoup sur la valeur accordée à la propriété industrielle par rapport à la vie humaine. La réponse la plus intéressante à Byron viendra de sa propre fille, Ada Lovelace (elle a conçut ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier algorithme destiné à être exécuté par une machine). Là où son père défend les ouvriers contre la machine, Ada prend le parti de la machine mais avec des arguments qui dépassent largement le débat de son époque. Elle soutient que ceux qui pensent que le progrès technique ne menace que les emplois fondés sur la force physique – les métiers manuels de traction, les travaux bruts – font une erreur d’analyse. Certes, la machine va remplacer la force animale d’abord, puis la force humaine brute ensuite. Mais Ada Lovelace, prenant l’exemple des premières calculatrices mécaniques, annonce que viendra un jour où des machines seront capables de réaliser des calculs bien plus rapidement que les mathématiciens, d’interpréter des textes, de comprendre du langage – c’est-à-dire de se substituer non seulement à la force physique, mais à l’intelligence humaine elle-même.

La dissolution des corporations et ses conséquences sociales

Si l’Angleterre est le théâtre des Luddites, la France connaît une transformation institutionnelle tout aussi décisive avec la Révolution française. En 1791, le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier suppriment les corporations (structures qui organisaient le travail artisanal depuis le Moyen Âge, réglementaient la qualité des productions et définissaient les rapports entre maîtres, compagnons et apprentis). Cette suppression s’inscrit dans le grand mouvement révolutionnaire d’abolition des corps intermédiaires, au nom de la liberté individuelle et de la concurrence. Le décret d’Allarde institue avant tout un nouvel impôt, la patente, qui remplace les contributions que versaient les corporations. La loi Le Chapelier, quant à elle, organise la concurrence sur les marchés, notamment publics, et interdit les coalitions c’est-à-dire les ententes entre producteurs ou entre ouvriers pour fixer les prix ou les conditions de travail. C’est cette interdiction des coalitions qui aura les conséquences les plus lourdes pour le monde ouvrier : toute tentative de s’associer pour se défendre collectivement devient illégale. Il n’y a pas encore de syndicats (loi Ollivier de 1864, loi Waldeck-Rousseau 1884). La répression des tentatives de résistance ouvrière est sévère.

La Révolution française a une autre conséquence. En supprimant les droits féodaux et en consacrant la propriété paysanne, elle fixe durablement la France dans une structure rurale. Contrairement à l’Angleterre, où le mouvement des enclosures a provoqué un exode rural précoce et massif, la France révolutionnaire crée les conditions d’une société majoritairement rurale qui perdurera tout au long du XIXe siècle. L’industrie ne se concentre pas dans de grandes usines urbaines mécanisées : elle se diffuse dans les campagnes, sous la forme de ce qu’un historien néerlandais appellera d’une « révolution industrieuse » : un changement des mentalités et des pratiques de travail avant la révolution industrielle, caractérisé par l’intensification du travail et l’augmentation de la production pour le marché. Cela se manifestera par une multiplication des activités marchandes à domicile, dans les fermes, dans les villages, avec une pluriactivité qui complique singulièrement la définition et la délimitation du travail.

Le louage d’ouvrage : une autre histoire du travail au 19è siècle

L’histoire sociale classique du XIXe siècle est souvent racontée comme un face-à-face entre ouvriers exploités et patrons capitalistes. Mais cette image est trop simple. Le cadre juridique dominant n’est pas encore le contrat de travail salarié tel que nous le connaissons : c’est le louage d’ouvrage, définit par le Code civil napoléonien. Cette notion dessine une réalité du travail bien différente du schéma binaire employeur-employé.

Le louage d’ouvrage est un engagement à produire quelque chose pour quelqu’un contre un prix convenu. Ce n’est pas la vente d’un temps de présence, mais la promesse de réaliser un objet ou un service déterminé. L’ouvrier qui s’engage dans ce cadre n’est pas un subordonné, il est un contractant qui fait valoir sa compétence dans l’évaluation de son travail non seulement au sens du salaire, mais dans l’évaluation de l’organisation du travail et du résultat final. Alain Cottereau parle d’une « coévaluation de l’activité » : le droit reconnaît à l’ouvrier une forme d’expertise sur ce qu’il produit, et pas seulement sur sa capacité à obéir.

Cette logique du louage d’ouvrage engendre une organisation du travail complexe, en cascade. Les canuts lyonnais (des tisserands de soie célèbres pour leurs révoltes) en sont un exemple emblématique. Ils ne sont pas de simples ouvriers salariés. Ils contractent avec des négociants pour réaliser des pièces de tissu à un prix convenu, et ils font eux-mêmes travailler leurs femmes et leurs enfants pour honorer leurs engagements. A leur tour, des intermédiaires placent de l’ouvrage dans des ateliers, qui le sous-traitent à des travailleurs à domicile. Cette chaîne de sous-traitance en cascade se retrouve dans la métallurgie parisienne, dans l’industrie du tissage, dans la confection. Dans les grandes installations sidérurgiques elles-mêmes, des ouvriers qualifiés embauchent des aides à leur propre compte, sans que le directeur de l’établissement en soit nécessairement informé.

Adolphe Thiers, futur président de la République et bourreau de la Commune, voit dans ce système une forme d’ascension sociale accessible à l’ouvrier : en devenant marchandeur ou tâcheron (prendre un travail en seconde main), l’ouvrier peut aspirer à une mini-indépendance, à une forme d’entrepreneuriat sans capital. Cette vision libérale euphémise les rapports d’exploitation réels, mais elle révèle une réalité : la frontière entre ouvrier et patron est, dans la première moitié du XIXe siècle, bien moins nette qu’on ne le dit souvent.

La misère ouvrière et les premières protections

Quelle que soit la complexité des formes juridiques, les conditions de travail réelles dans la France du premier XIXe siècle sont souvent terribles. Le rapport du docteur Villermé, publié en 1840, en dresse un tableau accablant : des journées de travail pouvant dépasser seize heures, des enfants qui travaillent dès le plus jeune âge, des travailleurs logés dans des conditions insalubres, une mortalité et une morbidité en hausse dans les régions industrialisées. À Mulhouse, à Lille, dans les grandes villes industrielles, la santé des ouvriers se détériore : la taille des conscrits baisse, signe tangible d’un affaiblissement général de la population laborieuse. Ce n’est plus seulement un problème social : c’est un problème national, qui menace la capacité de la France à mobiliser des armées.

C’est dans ce contexte que la loi de 1841 interdit le travail des enfants en-dessous de 8 ans, première loi de ce qu’on appellera plus tard le droit du travail. La loi ne sera que très imparfaitement appliquée. Le travail des enfants est si profondément intégré dans les logiques productives familiales, notamment dans le travail à domicile, qu’il résiste à l’interdiction légale. En 1874, une nouvelle loi est adoptée. Puis en 1892, une loi sur le travail de nuit des femmes et des enfants. Et pourtant, encore en 1902, la Cour de cassation est saisie d’un cas où des mineurs travaillent après minuit dans une usine moderne de la Haute-Loire. Le directeur se défend en expliquant qu’il ignorait que l’ouvrier qu’il avait lui-même embauché avait à son tour engagé un enfant de sa famille comme aide. La structure en cascade du travail rend le contrôle pratiquement impossible.

La révolution philosophique : Hegel, Marx et le travail comme activité humaine fondamentale

Parallèlement à ces transformations des conditions concrètes de travail, le XIXe siècle voit s’élaborer une philosophie du travail d’une ambition sans précédent. Son point de départ est Hegel. Dans la Phénoménologie de l’esprit, publiée en 1807, Hegel développe une vision de l’histoire humaine comme processus de connaissance de soi de l’Esprit à travers ses propres transformations. Ce qui importe ici, c’est que Hegel pense ce processus à travers la notion de Bildung, de formation, d’apprentissage, de transformation de soi par la confrontation avec l’extérieur. Se confronter à une réalité extérieure, l’assimiler, la transformer : c’est à travers ce processus que l’Esprit se connaît lui-même. Sans aller jusqu’à une théorie explicite du travail, Hegel ouvre la voie à l’idée que le travail – activité transformatrice de l’homme sur le monde – est aussi une activité par laquelle l’homme se transforme lui-même et se réalise. Dans le travail, l’homme laisse une part de lui-même.

Marx s’empare de cet héritage et le radicalise. Sa thèse de doctorat porte sur Épicure, et il s’inscrit dans une tradition matérialiste : il n’y a pas de Dieu qui guide l’histoire, il n’y a que la volonté et l’activité des hommes. Marx reprend la dialectique hégélienne mais la « remet sur ses pieds » : ce n’est pas l’Esprit qui fait l’histoire, c’est la matière : les conditions économiques et les rapports de production. Et au centre de ces rapports de production, il y a le travail. Pour Marx, le travail est l’activité proprement humaine par excellence. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément sa capacité à se représenter mentalement ce qu’il va produire avant de le produire, à transformer la réalité en fonction d’un projet. Toute l’histoire humaine est l’histoire du travail, de cette activité transformatrice à travers laquelle l’humanité s’est construite.

Mais dans la société capitaliste telle que Marx la décrit, ce travail est aliéné. L’aliénation est le processus par lequel le travail devient étranger au travailleur lui-même : l’ouvrier vend non pas un produit fini, mais son temps de présence, sa force de travail. Ce qu’il rémunère est du temps – des heures passées à l’usine – et non le résultat de ce temps. L’ouvrier n’a plus de rapport direct avec ce qu’il produit. Dans le travail à la chaîne, il ne réalise qu’une fraction infinitésimale du produit final, dont il ne verra jamais l’ensemble. Son travail lui est donc extérieur, étranger. Il ne s’y reconnaît pas, il ne peut pas s’y contempler.

Cette vision marxiste du travail produit également une utopie. Une fois abolie l’aliénation du salariat, une fois que les travailleurs seront maîtres de leurs outils et de leurs productions – organisés non pas en individus isolés sur le modèle libéral de l’auto-entrepreneur, mais en « producteurs associés », en coopératives possédant collectivement les moyens de production – alors le travail deviendra le premier besoin vital de l’humanité. En 1844, Marx formule l’espérance suivante : « supposons que nous produisions comme des êtres humains, alors nos productions seraient autant de miroirs tournés l’un vers l’autre. » Si le travail n’est pas détourné par le salariat, chaque œuvre produite devient une image de soi que l’on offre à l’autre, une façon de dire qui l’on est, quelles sont ses capacités, sa singularité. Cette aspiration à se reconnaître dans son travail, à être reconnu par l’autre à travers ce qu’on produit, résonne avec une force particulière dans les enquêtes contemporaines sur les attentes des salariés à l’égard de leur travail.

La société salariale : entre protection et ambiguïté

L’histoire n’a pas suivi la trajectoire que Marx avait tracée. Le salariat ne s’est pas aboli. Il s’est au contraire consolidé et généralisé, mais de manière profondément paradoxale. On a conservé la magnification marxiste du travail comme lieu d’expression de soi et de réalisation personnelle, tout en maintenant et même en renforçant le salariat comme forme dominante d’organisation du travail. Ce faisant, on a produit une ambiguïté fondamentale que la société contemporaine n’a pas résolue : travaille-t-on parce qu’on y trouve une forme d’épanouissement et d’identité, ou parce qu’on a besoin des droits et protections que le statut de salarié confère ?

Le salariat du XXe siècle n’est plus le salariat misérabiliste du XIXe siècle que Marx décrit. Il a été profondément transformé par des décennies de luttes sociales, de négociations, de législations progressives. Le droit au congé payé, l’indemnisation du chômage, la sécurité sociale, les retraites, la médecine du travail : autant de protections qui font du statut de salarié une position désirée, une condition enviable par rapport à la précarité du travail non salarié. Ce que Robert Castel appelle la « société salariale » – ce moment où être salarié est devenu la norme sociale de référence et le vecteur d’intégration dans la société – est le produit d’une longue histoire où l’État a joué un rôle décisif à deux titres : en devenant lui-même un employeur majeur, et en ancrant les mécanismes de protection sociale sur le salariat.

Au fond, la question que le XIXe siècle a posée et que le XXe siècle n’a pas tranchée reste entière : le travail est-il un fardeau dont on doit être protégé, ou une activité émancipatrice dont on doit être libéré pour s’y consacrer pleinement ? La société industrielle a répondu en tentant de faire les deux à la fois : protéger les travailleurs sans remettre en cause le travail comme fondement de l’ordre social. Simone Weil tranche différemment : le travail ne sera vraiment humain que lorsque ceux qui conçoivent les machines penseront à ceux qui devront les utiliser, au lieu de ne penser qu’au rendement.


Claude Didry : sociologue, membre du Centre Maurice Halbwachs à l’Ecole normale supérieure (Paris)

Dominique Méda : professeure de sociologie à l’université Paris-Dauphine et directrice de l’Institut de recherches interdisciplinaires en sciences sociales

Weil S., L’Enracinement (1943)