L’histoire du travail n’est pas l’histoire d’une réalité immuable que les sociétés successives auraient simplement nommée différemment. C’est, au contraire, l’histoire de la construction progressive d’un concept, une construction jalonnée de ruptures, de sédimentations et de contradictions.
L’Antiquité grecque : des activités sans concept unificateur
Dans la Grèce antique, le travail au sens où nous l’entendons n’existe tout simplement pas. Des hellénistes de premier plan, à commencer par Jean-Pierre Vernant, l’ont établi avec rigueur. Si l’on cherche en Grèce un équivalent de notre notion moderne de travail, on cherche en vain. Il y a des activités, des métiers, des tâches – mais elles ne sont pas regroupées sous un concept fédérateur qui leur conférerait une unité et une signification communes.
La langue grecque elle-même en témoigne. Le terme ponos désigne les activités pénibles, laborieuses, celles qui demandent de l’effort et de la sueur, mais il ne recoupe pas exactement ce que nous mettons aujourd’hui sous le mot travail. Le terme ergon renvoie à l’œuvre, au résultat produit, à ce que la tradition philosophique ultérieure appellera parfois le chef-d’œuvre. D’autres termes encore partagent le champ sémantique. Mais aucun de ces mots ne structure la réalité humaine de la même façon que le fait notre concept moderne. Ce qui est frappant, c’est que le découpage de la réalité opéré par ces termes ne ressemble pas au nôtre : des pans entiers de ce que nous appellerions aujourd’hui travail sont inclus sous des catégories religieuses, magiques ou communautaires.
L’activité de l’artisan, par exemple, n’est pas pensée comme une création, mais comme une mise en forme originale de la matière par un sujet autonome. Dans la pensée platonicienne ou aristotélicienne, l’artisan est quelqu’un qui regarde dans le ciel des idées et s’efforce de produire la meilleure copie possible de la forme idéale pour l’usage donné. Il n’est pas un créateur de valeur, pas davantage un producteur au sens économique du terme. Ces notions sont étrangères à la pensée grecque classique.
Cette étrangeté tient à quelque chose de plus profond encore : la Grèce antique est une civilisation pré-moderne, c’est-à-dire une civilisation qui n’a pas encore opéré la séparation cartésienne entre un sujet pensant et une nature objectivée, disponible à la transformation. La modernité, avec Descartes, pose qu’il y a d’un côté un sujet et, en face, une nature que l’homme peut mettre en forme, transformer, exploiter. Rien de tel chez les Grecs. L’homme est inscrit dans un cosmos où les dieux sont présents, agissants, et où chaque geste doit s’interroger sur les puissances divines qu’il pourrait contrarier ou satisfaire. Fustel de Coulanges l’a montré : pour comprendre ces sociétés, la composante religieuse – le rapport à la nature déifiée – est absolument déterminante. Avant d’entreprendre une action, il faut se demander si l’on ne défie pas un dieu, si l’on est en accord avec les puissances invisibles.
Dans ce cadre, Hésiode occupe une position particulière. Hésiode est l’un des tous premiers auteurs grecs, contemporain d’Homère, à qui l’on attribue notamment « Les Travaux et les Jours » avec nos catégories d’aujourd’hui. Hésiode valorise effectivement l’activité laborieuse. Il dit que les dieux aiment le travail, que l’oisiveté déplaît aux dieux, que c’est par le labeur que l’on se nourrit, que l’on produit, que l’on se sort de la nécessité. Mais le travail dont il parle est essentiellement agricole et rural, la divinité centrale est Déméter – déesse de la terre et des moissons. Ce n’est pas encore le travail comme catégorie abstraite et universelle. C’est une activité particulière, ancrée dans une relation spécifique à la divinité et à la nature.
A Rome, la logique est différente mais tout aussi révélatrice. Le terme qui désigne l’activité productive est le negotium, c’est-à-dire étymologiquement la négation de l’otium – du repos, du loisir. Ce qui a de la valeur, c’est l’otium, réservé aux hommes libres, au pater familias, à ceux qui ont le temps de penser et de gouverner. L’activité productive est pensée comme une contrainte, une absence de liberté, une négation du mode de vie noble. Le statut n’est donc pas d’abord social ou économique : il est religieux et politique, et l’activité productive est en quelque sorte rejetée hors du champ de ce qui fait la dignité de l’homme libre.
Le Moyen Âge et le 17è siècle : la valorisation progressive du travail
Entre l’Antiquité et la modernité économique, le Moyen-Age constitue une période de lente revalorisation du travail, principalement sous l’impulsion de la pensée chrétienne. L’apôtre Paul forge une formule qui fera fortune : « Qui ne travaille pas ne mange pas. » Le travail cesse d’être une simple nécessité honteuse pour devenir une exigence morale, un devoir à l’égard de la communauté des croyants et de Dieu. Au XVIIIe siècle encore, les jésuites qui fondent un État idéal en Amérique latine obligent tous les habitants à travailler, au moins symboliquement, pour contribuer à la vie collective.
Cette moralisation du travail traverse tout le XVIIe siècle français. Les Fables de La Fontaine en sont le reflet littéraire le plus célèbre : la fourmi contre la cigale, le laboureur et ses enfants, le savetier et le financier. Le message se distille dans une sagesse populaire qui valorise l’épargne, la peine, l’effort — « Travaillez, prenez de la peine : c’est le fonds qui manque le moins. » L’oisiveté, désormais, est « la mère de tous les vices ». Le travail n’est pas encore pensé comme source de richesse au sens économique rigoureux du terme, mais il est devenu une vertu morale et sociale indiscutable.
Le 18è siècle : la naissance du travail abstrait et de l’économie politique
C’est au XVIIIe siècle que s’opère la rupture décisive, celle qui va permettre d’employer pour la première fois l’article défini – le travail – et de regrouper sous ce terme toutes les activités productives jusqu’alors dispersées dans des catégories hétérogènes. Cette invention est indissociable de la naissance de l’économie politique comme discipline, et plus particulièrement de l’œuvre d’Adam Smith.
Avant Adam Smith, la question de l’origine de la richesse des nations fait l’objet d’un vif débat. Trois grandes réponses se dessinent :
- Les premiers, les Chrysohédonistes, pensent que la richesse d’un pays tient à la quantité d’or et de métaux précieux qu’il accumule : c’est la conception mercantiliste ;
- Les deuxièmes, les Physiocrates, estiment que la richesse vient de la nature, et plus précisément de la terre et de l’agriculture. Pour eux, seul le travail agricole est vraiment productif, car lui seul crée quelque chose à partir du sol. La France du XVIIIe siècle, avec son vaste territoire agricole et son climat favorable, semblait à leurs yeux particulièrement bien dotée ;
- Les troisièmes, enfin, parmi lesquels Adam Smith s’inscrit, soutiennent que la richesse vient du travail – non pas du travail agricole seul, mais du travail humain en général, dans toutes ses formes.
Adam Smith est d’abord un philosophe, professeur à l’université de Glasgow, qui arrive à l’économie en voulant se distinguer de ses prédécesseurs. Il écrit dans un contexte intellectuel particulier. Pour la première fois, la société européenne commence à croire qu’elle peut se sortir de la pénurie permanente, que l’augmentation de la population n’est pas nécessairement une calamité, que le progrès est possible. Cette conviction naissante, que l’on résumait par la formule il n’est de richesse que d’hommes, forme le socle sur lequel Adam Smith bâtit sa théorie.
Dans La Richesse des nations (1776), Adam Smith pose que le travail est la source et l’étalon de toute richesse. Ce n’est pas tant la nature, ni la quantité d’or en circulation, qui détermine la prospérité d’une nation, mais bien la quantité et la qualité du travail humain, ainsi que son mode d’organisation. Plus il y a de travail dans un objet, plus cet objet a vocation à avoir un prix élevé : le travail devient ainsi une unité de mesure de la valeur. C’est une conception purement instrumentale – le travail n’est pas magnifié pour lui-même, il n’est pas une fin, mais le moyen par excellence d’accéder à l’abondance. Ce qui intéresse tout le monde, c’est la richesse ; le travail en est simplement le vecteur. Cette définition, aussi abstraite qu’elle paraisse, a une conséquence pratique immédiate : elle unifie sous un seul et même concept des activités qui étaient jusqu’alors perçues comme radicalement différentes. Pour la première fois, le travail du paysan, de l’artisan, du commerçant, de l’ouvrier manufacturier peuvent être pensés ensemble, comparés, mesurés. Cette abstraction – le travail en général – est une invention du XVIIIe siècle.
Adam Smith va plus loin encore en théorisant la division du travail comme le grand moteur de la productivité. Son exemple le plus célèbre est celui de la fabrique d’épingles : en décomposant la fabrication d’une épingle en une série d’opérations élémentaires confiées chacune à un travailleur spécialisé, on peut produire des milliers d’épingles là où un seul homme en produirait quelques dizaines. Cette productivité accrue ne vient pas d’abord du progrès technique, mais de l’organisation, de la réflexion sur le travail, de la spécialisation et de la formation. C’est au XVIIIe siècle qu’apparaissent les premiers lycées techniques, notamment en Autriche, et que s’impose l’idée que le travail se prépare, se forme, s’organise, s’intensifie.
Mais Adam Smith perçoit aussi les effets pervers de cette division qu’il promeut. En morcelant le travail à l’extrême, on condamne certains travailleurs à l’ennui et à l’abrutissement, une intuition qui préfigure ce que George Friedman appellera au XXe siècle le « travail en miettes ».
Enfin, il importe de noter ce qu’Adam Smith ne distingue pas nettement le travail de l’emploi. Cette distinction, qui nous semble aujourd’hui évidente, est en réalité très tardive. Le travail, tel que le définira plus tard le Bureau International du Travail, « comprend toutes les activités effectuées par des personnes afin de produire des biens ou fournir des services destinés à la consommation par des tiers ou à leur consommation personnelle » – une définition si extensive qu’elle inclut quasiment toute activité humaine. L’emploi, lui, n’est que la portion de ce travail qui fait l’objet d’une rémunération ou d’un profit. Cette distinction entre travail et emploi, entre activité productive et statut salarial, ne s’imposera vraiment qu’au XIXe siècle, avec les transformations radicales induites par la révolution industrielle.
L’article suivant consacré au travail est : Le travail : de l’aliénation à l’individuation
Claude Didry : sociologue, membre du Centre Maurice Halbwachs à l’Ecole normale supérieure (Paris)
Dominique Méda : professeure de sociologie à l’université Paris-Dauphine et directrice de l’Institut de recherches interdisciplinaires en sciences sociales
Jean-Marc Daniel : professeur émérite à ESCP Business School

